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Alda by Agnes Strickland

 

CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV

 

Notes : traduction française d'Alda the British captive (1841). L'orthographe de l'original a été respectée.

ALDA

L'ESCLAVE BRETONNE

PAR

MISS STRICKLAND

TRADUIT DE L'ANGLAIS

PAR MME LOUISE DE MONTANCLOS

CINQUIEME EDITION

TOURS

ALFRED MAME ET FILS, EDITEURS

M DCCC LXVIII

ALDA

L'ESCLAVE BRETONNE

CHAPITRE I

Le sort des armes m'a donné un maître.

(ESCHYLE.)

Parmi les illustres captifs condamnés à orner le triomphe que Rome avait décerné à son général victorieux Paulinius, après la défaite des Bretons et de leur reine Boadice, se trouvait le vaillant prince Aldogern et sa jeune fille Alda.

Aldogern était proche parent de l'infortunée Boadice, et tenait un rang élevé dans la désastreuse bataille où, pour des siècles de douleur, la lumière de la liberté s'était éteinte dans le sang de ses malheureux compatriotes. Il avait fait en vain des prodiges de valeur; et c'était seulement après avoir vu ses cinq fils tués à ses côtés que lui-même avait été vaincu et fait prisonnier, pendant qu'il défendait le char sur lequel son enfant dernière et bien-aimée, la jeune Alda, était avec ses femmes esclaves, selon la coutume des bretons, qui, dans leurs campagnes, encombraient la marche des membres inutiles de leur famille.

Ni les cruelles souffrances de son corps ni les angoisses de son âme ne purent dispenser le malheureux général de la plus vive, de la plus amère de toutes ses douleurs, celle de se voir traîné dans les rues de Rome avec sa fille désolée, pour orner le triomphe de l'orgueilleux vainqueur.

La foule, insensible et légère, jouissait de ce spectacle, applaudissant bruyamment, et se pressait avec une avide curiosité pour contempler les sombres et silencieux barbares, ainsi qu'ils appelaient le majestueux chef breton et sa blonde fille. L'air retentissait de leurs acclamations, ils suspendaient des guirlandes sur les autels et aux portiques de tous les temples de la ville, et terminèrent leur journée dans les festins, les excès et l'ivresse, sans égard pour les angoisses qui oppressaient le coeur des malheureux étrangers, dont la présence avait formé une partie si attrayante des pompes du triomphe.

Cette nuit même, Aldogern mourut, et sa fille, qui n'avait pas encore accompli sa seizième année, resta orpheline, seule et sans appui sur une terre étrangère, à la merci d'un ennemi sans pitié. La légion par laquelle elle et son père avaient été faits prisonniers était commandée par un patricien romain nommé Marcus Lélius, qui réclama la jeune Alda comme partie de son butin, et la plaça sous l'autorité absolue de sa fille unique, Lélia.

Celle-ci n'était que de quelques mois plus âgée que l'esclave bretonne; héritière de grandes richesses, elle avait été accoutumée depuis sa naissance à la plus pernicieuse indulgence. Entourée d'esclaves tremblantes sur lesquelles elle exerçait une autorité despotique, Lélia était l'enfant capricieuse et gâtée du plaisir, et la victime d'une irritabilité d'humeur absolument ingouvernable. Ses mauvaises passions avaient été nourries par la tendresse mal entendue de son père, jusqu'à ce que l'orgueil, l'égoïsme et l'amour de la vengeance devinssent les traits principaux de son caractère. Malheureusement pour Alda, elle avait aussi la plupart des défauts de son impérieuse maîtresse, et la divine influence de la religion était également inconnue à toutes deux. Alda avait été instruite par les druides dans leurs mystiques croyances, qui, bien qu'également erronées, étaient du moins d'une nature plus élevée que les grossières fables de la mythologie grecque et romaine, et elle regardait les rites et les cérémonies de ce culte idolâtre avec un mépris et une horreur qu'elle ne déguisait pas, tandis qu'elle s'attachait aux premières impressions qu'elle avait reçues dans sa terre natale avec un degré de fermeté qui aurait fait honneur à ceux mêmes qui professaient une foi plus pure.

Dans la maison de Lélius, les durs liens de l'esclavage réunissaient des individus de tous les pays, et il était triste d'observer le peu de sympathie que ces associés d'infortune manifestaient les uns pour les autres. Attentifs seulement à améliorer leur propre condition, ils restaient insensibles à toutes peines autres que les leurs; et quand une nouvelle personne était ajoutée à leur nombre, ils paraissaient trouver une cruelle satisfaction à la persécuter de toutes les manières.

Parmi les femmes esclaves de la maison de Lélius, une seule se montra compatissante pour la malheureuse Alda quand elle y fut amenée. C'était une chrétienne convertie, Juive de naissance, appelée Susanne. Lorsque cette foule d'esclaves grecques, numides, égyptiennes et parthes s'assemblèrent autour de la jeune Bretonne, exprimant d'une manière insultante l'étonnement que leur causaient la blancheur de sa peau, la singularité de ses habits et de ses ornements, et la couleur extraordinaire de ses grands yeux bleus, que, par suite de leurs préjugés nationaux, elles trouvaient, disaient-elles, tout à fait effrayants, parce qu'ils étaient différents des leurs, Susanne les reprit de leur mauvaise conduite, et chercha à leur faire sentir combien elle était offensante pour la jeune étrangère, bien que, ne comprenant par leur langage, elle dût ignorer une partie des impertinences qui lui étaient adressées.

Il était cependant impossible qu'Alda se méprît à des gestes et à des regards aussi peu équivoques que l'étaient ceux de ses compagnes d'esclavage, et elle se hâta d'y répondre par tous les témoignages d'un dédain rempli de colère, qui ne fit qu'ajouter au barbare plaisir qu'on trouvait à la tourmenter. Enfin les provocations allèrent si loin, que l'irritable Alda donna, dans sa langue natale, un libre cours à son indignation. Alors la gaieté de ses persécutrices ne connut plus de bornes, et, oubliant que leur propre langage ne devait pas paraître moins étrange aux oreilles de la jeune Bretonne, elles se mirent à danser autour d'elle en riant immodérément. Mais quand elles allèrent jusqu'à tirer les longues tresses blondes qui tombaient en riches ondulations sur ses épaules d'ivoire, l'étrangère, si cruellement insultée, devint tout à fait furieuse, et répondit à cette attaque personnelle d'une manière si énergique et si prompte, que ses persécutrices s'enfuirent épouvantées, et coururent chez leur maîtresse pour porter des plaintes contre elle. Toutes protestèrent d'un commun accord qu'aucune considération ne pourrait les décider à l'admettre pour la nuit dans la pièce commune; et ni remontrances, ni ordres, ni menaces de la part de ceux qui avaient autorité sur ces esclaves, ne purent obtenir d'elles qu'elles changeassent de résolution. Elles déclarèrent à l'unanimité qu'elles se soumettraient à tous les châtiments plutôt que de permettre à l'étrangère l'entrée de leur dortoir; et quant à devenir sa compagne de lit, pas une parmi elles, excepté Susanne, ne voulut même écouter une telle proposition.

Susanne, cependant, ne voyait aucun motif de terreur dans la compagnie de l'infortunée jeune fille, et elle offrit d'elle-même à la surintendante de la maison de partager avec Alda une chambre solitaire et délabrée située dans le haut de la maison, et dont on ne faisait aucun usage parce qu'un meurtre y avait été commis. Ce plan fut promptement adopté, à la satisfaction de toutes, excepté d'Alda, qui, parfaitement ignorante du long et violent débat dont elle venait d'être l'objet, reconnut d'une manière très-peu gracieuse la douce et compatissante intervention de Susanne en sa faveur. Susanne, qui n'attendait d'autre récompense que l'approbation de sa conscience et le plaisir d'avoir bien fait, obéissait aux célestes principes de la foi à laquelle elle s'était si sincèrement convertie; et elle s'efforça par tous les moyens que lui suggéraient l'intérêt et la bonté de diminuer les fatigues et d'adoucir les chagrins de l'étrangère délaissée, dont elle trouvait le sort plus digne de pitié que celui de ses autres compagnes d'esclavage.

Elle avait rendu à chacune d'elles tous les services qu'il lui était possible de rendre, et le plus humble individu peut toujours beaucoup, quand il le veut, pour son semblable.

Susanne avait été la garde-malade, le médecin, la consolation, l'aide et le conseiller de toutes tour à tour. Une d'elles avait-elle besoin de secours ou d'avis dans une tâche difficile, à qui se serait-elle adressée, sinon à la jeune esclave juive? Un accident devait-il être réparé, qui était aussi sage qu'elle pour conseiller, aussi habile pour exécuter? S'il fallait avouer une faute ou un irréparable malheur, qui voudrait s'exposer au péril de le révéler à l'irritable et déraisonnable Lélia, si ce n'était la douce et patiente, mais courageuse Susanne?

Ses vertus, la douceur de son caractère, ses qualités si utilement actives, ne pouvaient manquer d'être appréciées de ses compagnes d'esclavage; l'orgueilleuse Alda elle-même ne fut pas insensible à la tendre pitié de Susanne, et aux services qu'elle lui rendait avec tant de désintéressement et de délicatesse. Et pouvait-il en être autrement? Il est si doux de trouver la sympathie et la bonté sur une terre étrangère et dans les liens de l'esclavage!

CHAPITRE II

Trop peu accoutumée à la douleur pour contrôler son propre orgueil.

(STERBING.)

D'une haute naissance, et jusque-là tendrement chérie, Alda ne pouvait supporter les adversités dont le poids tombait tout à coup si lourdement sur elle. C'était un terrible revers de fortune que celui qui la privait à la fois d'une situation princière, de sa famille, de ses richesses, de sa liberté, et la réduisait à la condition déplorable d'orpheline et d'esclave!

Elle avait vu son père, le seul soutien qui lui restât, mourant de ses blessures, et plus encore des étreintes d'une immense douleur, promené dans les rues de Rome pour satisfaire l'orgueil barbare d'une populace insultante.

Elle avait, avec un coeur brisé, recueilli son dernier soupir, et vainement opposé ses faibles efforts à la brutale violence de ceux qui venaient arracher de ses bras le corps sans vie de ce père adoré, pour le précipiter dans le gouffre odieux où les Romains jetaient les cadavres des esclaves et des malfaiteurs; elle-même avait été traînée chez un maître impitoyable, au moment de ses plus cruelles angoisses et de son plus grand désespoir.

La résignation était un sentiment inconnu à Alda, et les rigoureux traitements qu'elle avait endurés eurent pour effet de la rendre furieuse et intraitable. Elle rendait mépris pour mépris à ses compagnes d'esclavage; elle refusait positivement d'accomplir aucune des tâches journalières qui lui étaient assignées, et opposait une résistance inutile et de violentes injures à l'autorité de ceux qui avaient sur elle un pouvoir absolu.

La prison, la privation de nourriture, et de sévères châtiments corporels furent les seuls résultats des refus opiniâtres par lesquels elle répondait aux commandements de sa tyrannique maîtresse, qui paraissait prendre un cruel plaisir à exercer son empire sur la jeune barbare, comme elle appelait ironiquement la princesse déchue, et employait tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour tâcher de réduire son fier et indomptable caractère. Alda n'était pas d'une nature qui cédât aux circonstances; ses résolutions étaient inflexibles, et son obstination s'accroissait de tous les efforts qu'on faisait pour la vaincre.

“Vous pouvez me tuer, cria-t-elle un jour à son impitoyable maîtresse; mais vous ne pouvez me forcer à vous obéir. Je suis née libre et princesse, et je ne servirai jamais une sujette romaine. Vous m'appelez barbare; mais je suis trop sage et trop éclairée pour adorer les images insensibles devant lesquelles vous vous courbez pour leur rendre un aveugle hommage.” Et elle montrait d'un geste dédaigneux les dieux lares de Marcus Lélius.

“Sauvage impie! répondit Lélia en la frappant, oses-tu insulter les images des dieux?

—Oui, je l'ose! et plus que cela, répliqua la fière Bretonne en saisissant les statues et les brisant sur le pavé de marbre; je crains vos dieux aussi peu que leurs ignorants adorateurs. S'ils possèdent réellement les divins et redoutables attributs de la divinité, qu'ils se relèvent maintenant, et se vengent sur moi de ce que je viens de faire! Ah! continua-t-elle, pourquoi vos Lares et vos Pénates restent-ils si humblement et si tranquillement dans la poussière, insultés et mutilés? Mais vous pourriez aussi sagement adorer un vase ou une cruche, puisqu'ils sont aussi faciles à détruire et reçoivent les outrages aussi paisiblement?”

Lélia, que la surprise et la rage avaient rendue muette, vola vers son père pour lui demander vengeance de l'impie étrangère. Marcus Lélius s'interposait rarement, dans les cas ordinaires, entre sa fille et ses femmes esclaves; mais il fut rempli d'indignation par le récit que lui fit celle-ci de l'action téméraire d'Alda.

D'après l'aveugle superstition des Romains, tout accident ou mésaventure arrivé aux statues des dieux Pénates était considéré comme de mauvais augure et présageait quelque horrible infortune pour le chef de la famille, ou peut-être même la désolation de la famille entière. Qu'une ouverte et sacrilége violence eût été commise sur elles par une de ses propres esclaves, c'était une circonstance qui remplit Marcus Lélius d'horreur et de consternation; aussi se hâta-t-il de se rendre sur le lieu du délit, ne respirant que vengeance contre celle qui en était le coupable auteur. Quand il aperçut ses idoles en pièces, il se répandit en lamentations sur leurs débris, s'efforçant d'apaiser la colère des dieux et de prévenir les calamités qu'il tremblait de voir tomber sur sa maison, par des prières ardentes et des promesses d'offrandes dans les temples des divinités offensées. Puis un nouvel accès de furieuse indignation s'élevant dans son âme à la vue du sourire dédaigneux avec lequel la jeune Bretonne regardait son épouvante et sa douleur, il s'approcha d'elle tremblant de rage, et s'écria: “Misérable! quel châtiment attends-tu?

—La mort, répondit-elle tranquillement, et, sous quelque forme qu'elle se présente, je suis préparée à la recevoir, non-seulement avec calme, mais encore avec joie, puisque ce sera le moyen de délivrer mon âme libre du joug d'un maître romain.

—La mort est donc ce que tu souhaites, intraitable barbare? reprit Marcus Lélius; mais notre compte ne serait pas encore réglé; aussi je veux que tu reçoives une punition si sévère, qu'elle sera pour toi plus difficile à supporter que la mort même.”

La résistance, les reproches furieux et les injures d'Alda ne servirent qu'à aggraver sa position déjà désespérée; mais elle soutint avec un inébranlable courage le châtiment infligé par le vindicatif Marcus Lélius, et, se refusant à la plus légère soumission, souffrit fermement et silencieusement jusqu'à ce que, la nature épuisée ne pouvant résister davantage, elle tomba dans un évanouissement si long, si semblable à la mort, que ni de nouvelles douleurs ni l'application d'aucun remède ne purent rappeler ses sens; elle resta étendue sans mouvement, et dans une complète ignorance de ce qui se passait autour d'elle.

Ses persécuteurs la laissèrent dans cet état; et de toutes ses compagnes d'esclavage, quoique chacune à son tour eût éprouvé la cruauté de Marcus Lélius et de sa fille, pas une n'essaya de secourir et de consoler l'étrangère délaissée. Sans égard pour sa tendre jeunesse, pour ses profondes infortunes, pour les outrages et les souffrances qu'elle venait d'endurer, ou absorbées dans les sentiments d'une crainte égoïste, elles la laissèrent à l'horreur de son sort. Il est vrai de dire que toutes ses manières avec elles avaient été impolies, fières et disgracieuses. Ella avait pendant plusieurs mois habité la même maison qu'elles, et toujours refusé de s'associer à leurs travaux, à leurs occupations, à leurs plaisirs; se tenant à une distance hautaine, renfermant ses douleurs dans son sein, et rejetant même les bons offices de la seule parmi elles qui lui eût offert son amitié.

Quand Alda revint enfin de son long évanouissement, et s'aperçut qu'elle était seule, délaissée dans sa misère de Susanne elle-même, elle ressentit une profonde amertume. Elle promena dans l'appartement solitaire un regard où se mêlaient le mépris et la douleur, tandis que son jeune coeur se gonflait, presque jusqu'à se briser, par le contraste de son abandon présent avec la splendeur de son existence passée. Elle essaya, mais en vain, de soulever ses membres roides et sanglants, et, sentant combien lui eût été précieuse alors la sympathie affectueuse de celle qu'elle avait toujours si dédaigneusement repoussée, elle gémissait involontairement, et appelait la mort comme le terme de ses souffrances.

“La mort, pauvre enfant!” répéta la douce voix de la jeune fille juive qui se trouvait plus près d'elle qu'elle ne l'avait imaginé; “quelles sont donc, hélas! vos espérances dans une autre vie, pour que vous désiriez si ardemment la fin de celle-ci?” En parlant ainsi, elle s'assit sur le marbre, à côté d'Alda, et, relevant sa tête souffrante, elle la posa doucement sur ses genoux, et baigna de ses larmes le visage brûlant et contracté de l'infortunée Bretonne, sur lequel elle se penchait avec la plus tendre compassion.

La question de Susanne avait fait vibrer une corde qui résonnait puissamment dans le coeur de la jeune captive. Ses joues pâles se colorèrent, et ses tristes yeux s'animèrent d'un éclat passager, pendant qu'elle développait, avec tout l'enthousiasme de sa foi nationale, le Credo erroné, mais consolant, des druides, qui enseignait que le moment de la dissolution était le commencement d'une nouvelle existence.

“Oh! s'écria-t-elle, que ne puis-je réellement vous faire comprendre les sentiments dont mon esprit s'enflamme par l'espoir de rejeter cette dépouille terrestre, ce misérable corps, qui n'est plus capable d'obéir aux libres impulsions de mon âme, mais qui a été dégradé par les chaînes et les flagellations d'un maître romain!” Alors, devenue furieuse par le souvenir des cruels traitements qu'elle avait soufferts, elle ajouta avec emportement: “Pourquoi l'arme de la vengeance n'est-elle pas entre mes mains, et que ne puis-je arracher la vie au tyran Marcus Lélius et à sa fille!

—Tu ne voudrais assurément pas commettre le crime abominable d'un meurtre!” dit Susanne en frissonnant, et en détournant ses regards de la terrible expression qui animait les yeux flamboyants d'Alda.

“Si! je voudrais être vengée de ces ennemis de mon pays, même quand je serais condamnée à payer, un moment après, ma vengeance d'une mort pleine de tortures; car la mort est pour moi une nouvelle vie, et je puis sans une plainte supporter les tortures. Oui, j'ai prouvé aujourd'hui même à ces barbares Romains que je puis endurer les pires effets de leur méchanceté sans qu'il m'échappe un cri!

—Malheureuse Alda! reprit sa compagne d'infortune; malheureuse d'être tombée dans des mains si cruelles, mais plus véritablement digne de pitié d'être assujettie à un esclavage plus dur que le leur: celui des puissances du mal, qui excitent tes propres passions jusqu'à en faire les instruments de ton éternelle ruine.

—Vous parlez en énigmes, dit Alda avec impatience, je ne connais d'autres puissances du mal que les Romains.

—Penses-tu, Alda, que les Romains puissent faire d'eux-mêmes les choses qui ont encouru ta haine? Sont-ils plus braves que tes compatriotes, pour prévaloir ainsi sur eux?”

Alda répondit vivement que les Bretons étaient d'une taille plus élevée, d'un tempérament plus robuste, et qu'ils avaient certainement un caractère plus résolu que les Romains, puisque rien ne pourrait les contraindre à se soumettre à des outrages tels que ceux dont l'empereur Néron accablait ses meilleurs et ses plus puissants sujets.

“Comment se fait-il donc que ces esclaves abjects d'un homme qui n'est distingué ni par de grands faits d'armes, ni par une sagesse supérieure, soient devenus les maîtres absolus de tes libres, fiers et vaillants compatriotes?” demande Susanne.

Alda baissa les yeux et réfléchit profondément pendant quelques instants; enfin elle répondit: “C'est parce que l'arbitre souverain des dieux et des hommes nous regarde avec colère: sûrement nous l'avons offensé, et il souffre que nos ennemis triomphent de nous, en punition de nos fautes.

—Tu as raison Alda, dit Susanne; car sans sa permission les Romains n'auraient pu faire ces choses. La victoire n'est pas toujours au plus fort, ni le prix de la course au plus agile.

—Mais, dit Alda d'un air pensif, comment se peut-il que nous ayons si terriblement encouru son déplaisir, qu'il nous ait ainsi donnés en proie aux fils de l'étranger?

—Vous l'offensez journellement par le culte idolâtre que vous lui rendez, quoique jusqu'ici vous ayez péché par ignorance.

—C'est faux! s'écria Alda avec colère; nous l'adorons respectueusement et en vérité, suivant les rites et les observances qui nous ont été prescrits par les druides.

—Quand l'aveugle se laisse guider par un aveugle, tous deux ne tombent-ils pas?” dit Susanne.

Alda fut à la fois surprise et très-offensée de cette remarque. “Vous pourriez, dit-elle, appliquer avec plus de justice cette observation aux ignorants et superstitieux Romains qui, pour obéir à leurs pontifes menteurs, s'inclinent devant l'ouvrage de leurs propres mains, tels que sont ces pauvres débris, objets du culte de Marcus Lélius et de sa fille,” ajouta-t-elle en montrant les morceaux épars des Lares et des Pénates, et souriant dédaigneusement.

“Ta propre croyance, Alda, quoique moins grossière et moins ridicule, est aussi erronée, aussi éloignée de la vérité que celle des Romains.

—Comment cela peut-il se faire, quand je m'attache fermement à la foi qui nous a été inculquée par les druides eux-mêmes? par ces saints hommes qui, dans la profonde solitude de leurs grottes sacrées, reçoivent personnellement la communication des volontés des suprêmes puissances qui ont formé toutes choses, et par la divine sagesse desquelles toutes choses sont gouvernées. Et pensez-vous qu'ils puissent errer, eux qui sont honorés d'un commerce intime avec ceux qui dirigent le cours des astres, du soleil et de la lune, qui tracent les sentiers invisibles des vents, et qui commandent le flux et le reflux du puissant Océan?

—Non-seulement, Alda, ces hommes errent, mais ils commettent le crime de faire errer les autres, en les trompant par la prétention fabuleuse de révélations d'en haut qu'ils n'ont jamais reçues.”

Alda, remplie d'indignation et avec toute l'éloquence dont elle était capable, essaya de convaincre Susanne de la vérité, de la pureté et de l'excellence de la théologie des druides; et, irritée par la froideur avec laquelle Susanne réfutait des arguments sans autres fondements que de simples attestations dénuées de preuves, elle conclut en disant: “Il vous convient de considérer les calamités qui sont tombées sur les Bretons comme un témoignage de la colère divine, parce que votre culte n'est pas d'accord avec le nôtre. Je ne sais quelle est votre croyance, et je ne désire pas le savoir: car, si elle est si agréable à Celui qui dirige tous les événements de ce monde, d'où vient que je vous vois enveloppée dans des infortunes semblables au miennes, exilée sur une terre étrangère, loin de votre pays, de votre famille, et assujettie à la cruelle tyrannie d'un maître romain?

—Quelle que soit la volonté du Seigneur, elle est agréable aux yeux de sa servante, répondit Susanne avec douceur. Eh! qu'importe, si c'est son plaisir de me conduire, à travers un sentier semé d'épines, dans les régions d'un éternel bonheur; s'il veut faire de moi l'un des humbles instruments destinés à répandre sa glorieuse lumière sur une terre couverte des ténèbres de l'idolâtrie, et même dans cette orgueilleuse ville de Rome, où jusqu'à ce moment la clarté céleste répand à peine quelques faibles rayons! Qui sait, Alda, si toi-même n'as pas été conduite ici, au milieu de tant de douleurs, afin d'être instruite de ces vérités, qui concernent ton éternelle paix?”

Les yeux noirs de Susanne se remplirent des larmes d'un saint enthousiasme quand elle acheva ces paroles, et, pressant Alda sur son sein, elle imprima sur son beau front un baiser fraternel.

Alda partageait, sans pouvoir en comprendre la cause, la vive émotion de sa compagne. Elle était touchée de la tendresse de ses manières avec elle; car la langueur, suite de ses souffrances, avait un peu abattu sa hauteur naturelle, et elle ne refusa pas d'écouter les vérités divines que la jeune chrétienne versait avec éloquence dans son oreille passive. Mais quand Susanne vint à parler de la nécessité de l'humilité, de l'abnégation et du pardon des injures, aussi bien que d'une entière résignation à la volonté de Dieu, Alda n'écouta plus qu'avec impatience le développement d'une doctrine si complétement opposée aux opinions et aux préjugés de son enfance, surtout de ceux qui se rapportaient à son importance personnelle.

Elle insista sur les prérogatives de son haut rang et de son sang royal, et rejeta pour la vie future une gloire qu'il fallait acheter par l'abaissement de la vie présente; elle voulut justifier ses fautes, et la mention du pardon des injures excita en elle un nouveau transport d'indignation et de fureur contre Marcus Lélius et sa fille. Elle s'étendit avec emportement sur ses maux et sur ses douleurs; elle exprima le désir le plus véhément de se venger de ses tyrans et de tout le peuple romain, et elle invoqua sur eux la colère des dieux de son pays avec une foule d'imprécations qui terrifièrent sa douce compagne. Enfin, accablée par la force de son émotion et par la faiblesse qui provenait de ses dernières souffrances et de la perte de son sang, elle retomba dans un profond évanouissement.

Affligée, mais non surprise du résultat de ses premiers efforts pour instruire la hautaine et violente Alda dans la foi chrétienne, Susanne chercha du secours pour transporter la malheureuse jeune fille sur son misérable grabat, espérant que, quand la maladie et le chagrin auraient vaincu son caractère vindicatif et obstiné, elle pourrait reprendre ce sujet avec plus de succès; car elle voyait qu'Alda était encore trop peu accoutumée au malheur pour pouvoir écouter la voix de la raison, ou même pour accepter des consolations, sous quelque forme et de quelque source qu'elles lui fussent présentées.

CHAPITRE III

Oh! oui, j'entends le soupir de l'âme tremblante; c'est une effrayante, une épouvantable chose que de mourir!

(CAMPBELL.)

Une fièvre ardente succéda aux agitations et aux tortures de ce terrible jour, et pendant plusieurs semaines la vie de la malheureuse Alda fut en danger. Elle n'avait jamais éprouvé jusque-là une heure de maladie, et la maladie venait la visiter au temps de la détresse.

Cependant, éloignée comme l'était Alda de son pays et de sa famille, elle ne fut pas abandonnée dans cette cruelle infortune; car la douce et charitable Susanne veilla près de son lit de douleur avec l'active sollicitude de la tendresse et de la compassion, la soignant sans relâche, quoique son travail journalier fût strictement exigé par sa tyrannique maîtresse, qui ne voulut en aucune manière la dispenser de ses devoirs ordinaires, malgré la fatigue et l'insomnie causées par les soins qu'elle donnait à l'esclave bretonne.

Susanne conservait sa douce égalité au milieu des injures et des châtiments qui suivaient l'omission de certaines choses devenues impossibles par suite des services assidus qu'elle rendait à la pauvre Alda; et sa patience, quoique sévèrement éprouvée, ne se laissa même pas vaincre par l'irritabilité inquiète et fébrile de la malade, qui souvent ne payait que par d'injustes reproches les efforts que faisait Susanne pour réussir à la soulager.

La santé de Susanne en souffrait, il est vrai; mais sa douceur n'en fut pas altérée, et elle se montra supérieure à toutes les épreuves que la tyrannie de Lélia et l'impatience de la malade ne cessaient de lui imposer.

Il n'eût pas été naturel cependant qu'Alda restât insensible à la sympathie, aux soins affectueux de sa jeune garde-malade, qui, veillant sur elle comme une tendre soeur, prévenait ses besoins, tâchait de satisfaire ses souhaits les plus déraisonnables, la soutenait par des paroles consolantes, et versait des larmes silencieuses d'une douce pitié à l'aspect des souffrances qu'elle ne pouvait soulager. Par degrés Susanne devint si chère à la jeune Bretonne, qu'elle semblait tenir lieu à celle-ci de tout ce qu'elle avait perdu; ce n'est même pas assez dire, car aucun lien de parenté ne lui avait été aussi véritablement précieux que l'amitié de sa jeune compagne de captivité, et elle aurait considéré la privation de sa société comme le plus grand malheur qui pût jamais lui arriver. Cependant, égoïste en beaucoup de circonstances et toujours déraisonnable, si les devoirs impérieux de Susanne l'obligeaient à s'éloigner de son lit, elle lui reprochait amèrement de l'avoir quittée, en lui manifestant avec vivacité son mécontentement.

Une après-dînée, Susanne paraissant plus appliquée qu'à l'ordinaire à un grand ouvrage de broderie quelle faisait dans la chambre de son amie malade, Alda, qui sentait toujours un secret déplaisir quand l'attention de Susanne n'était pas tout à elle, lui dit avec humeur: “Je voudrais que vous missiez de côté cette ennuyeuse broderie qui vous absorbe depuis si longtemps, et que vous vinssiez près de moi.

—As-tu particulièrement besoin de quelque chose en ce moment, Alda? demanda Susanne sans lever les yeux.

—Oui, reprit Alda, j'ai besoin que vous vous asseyiez près de mon lit, que vous preniez ma main dans les vôtres, et que vous tâchiez de m'endormir avec un de vos jolis chants hébreux.”

Susanne hocha la tête: “Alda, cela est impossible en ce moment; car j'ai si souvent négligé ma tâche pendant ta maladie, que Lélia en est tout à fait exaspérée, et elle m'a commandé d'achever cet ouvrage avant la nuit, ce que je puis à peine faire, même en travaillant sans la moindre interruption.”

Alda, comme Lélia, avait été accoutumée à une indulgence sans bornes pour ses capricieuses volontés, et, quoiqu'elle ne fût plus en position d'exiger une telle soumission à ses désirs, elle s'efforçait néanmoins d'exercer sa petite tyrannie sur la seule créature qui souhaitât de lui être agréable; elle dit donc d'un ton de reproche à Susanne: “Ainsi vous aimez mieux satisfaire votre impérieuse maîtresse romaine que de m'accorder ce que je vous demande?

—Hélas! ma chère Alda, peux-tu douter de ce que serait ma conduite si le choix dépendait de moi? répondit tendrement Susanne; mais tu sais que je ne suis qu'une esclave, que je ne suis pas libre d'agir selon ma volonté, et que je dois être soumise à ceux à qui j'appartiens.

—Vous avez un caractère bien différent du mien, dit Alda; je n'ai jamais obéi à une Romaine, et je ne lui obéirai jamais!

—Crois-moi, répondit Susanne, quand on n'exige de nous rien de coupable, la soumission est la conduite non-seulement la plus sage, mais encore la plus digne que nous puissions tenir dans une situation comme la nôtre, où toute résistance est parfaitement inutile.

—Je ne puis vous écouter sans impatience,” interrompit Alda avec colère. Puis, tournant son visage du côté du mur, elle garda un sombre silence, jusqu'à ce que Susanne, oublieuse d'elle-même et du châtiment qui l'attendait, et craignant que la mauvaise humeur d'Alda n'aggravât sa maladie, mit de côté son métier, et, s'asseyant auprès d'elle, se dévoua entièrement à son amusement.

Alda, enchantée, comme tout enfant capricieux et gâté, d'avoir obtenu ce qu'elle voulait, récompensa sa complaisance par les plus tendres caresses, et se livra à une gaieté si peu ordinaire, que Susanne, heureuse du bien qu'elle lui avait fait, accorda à peine une pensée au péril qu'elle courait en négligeant les ordres positifs de son impérieuse maîtresse, jusqu'à ce que, Alda étant tombée dans un paisible sommeil, elle dégagea doucement sa main et retourna à son ouvrage. Elle le reprit avec un redoublement d'activité, quoique sans espoir de le terminer pour le moment fixé; elle voulait du moins ne rien omettre pour y parvenir. Mais la précieuse heure de jour qui avait été employée à satisfaire le fantasque désir d'Alda ne pouvait se retrouver; en dépit de tous les efforts de Susanne pour presser son travail et le mettre en rapport avec la fuite rapide du temps, le jour d'automne parut hâter sa fin plus vite encore qu'à l'ordinaire, et les ombres du crépuscule rembrunirent enfin tout à fait les fenêtres du sombre appartement.

Susanne alors s'interrompit un instant, afin de s'assurer de ce qui restait à faire pour terminer l'ouvrage, et s'aperçut avec consternation que deux heures entières de jour auraient été nécessaires pour l'achever. Elle alluma sa lampe; mais elle vit bientôt qu'il lui serait impossible d'assortir ses nuances avec quelque certitude à la lueur inégale de sa faible lumière, et tandis qu'elle délibérait encore sur la conduite qu'elle avait à tenir, elle reçut l'ordre de paraître devant sa maîtresse.

Susanne était incapable de tenter de s'excuser au moyen d'un subterfuge. Elle produisit en silence l'ouvrage inachevé, et ne répondit aux reproches de Lélia que par une douce prière de vouloir bien prendre patience, et que l'ouvrage serait terminé le lendemain matin avant le déjeuner. Mais Lélia, au lieu de l'écouter, la fit battre de verges par un officier de la maison.

Susanne se soumit à la sentence arbitraire de son injuste et cruelle maîtresse avec sa résignation et sa douceur ordinaires, et se garda bien de chercher à pallier sa faute en donnant la raison qui l'avait empêchée de terminer sa tâche; car elle avait pris volontairement la charge de soigner l'infortunée Alda, et ne voulait pas le rappeler à Lélia, dans la crainte que celle-ci ne la séparât de l'étrangère délaissée, qui s'attachait à elle comme à sa seule consolation.

Lélia cependant lui demanda pourquoi depuis quelque temps elle avait si souvent négligé ses devoirs; à quoi Susanne répondit avec calme qu'il ne servirait pas beaucoup d'expliquer les motifs de ces omissions, puisqu'elle avait reçu un châtiment sévère pour chaque faute de ce genre dont elle s'était rendue coupable.

“Ah! esclave, penses-tu te jouer de moi? dit Lélia avec colère; j'insiste pour savoir à quoi tu as employé le temps que tu aurais dû consacrer à mon service.”

Susanne garda le silence; mais Zopha, une jeune esclave numide, voulant obtenir les bonnes grâces de sa maîtresse, dit: “La raison, noble dame, pour laquelle la jeune fille juive néglige son travail, c'est qu'elle passe tout son temps à soigner la rebelle esclave bretonne, la blonde Alda.

—Ingrate et méchante Zopha! s'écria Susanne, n'ai-je pas aussi veillé près de ta couche dans les heures de maladie et de chagrin, lorsque, d'abord étrangère et délaissée parmi tes ennemis, neuve encore aux misères de l'esclavage, ton âme n'en pouvait supporter le fardeau?

—C'est que mes yeux étaient alors fermés au bonheur qui m'attendait au service dune maîtresse qui est pour ses esclaves ce que le soleil est aux fleurs des champs, une fontaine abondante de bonté, de beauté, de glorieux bienfaits!” dit Zopha. Mais sa trompeuse flatterie ne put appeler un sourire sur les lèvres de la jeune Romaine; une louange non méritée est souvent plus piquante que la plus amère censure, et Lélia, qui ne se sentait nullement digne de ces éloges hyperboliques, tourna le dos à Zopha, en lui défendant de jamais se permettre de lui manquer par des adulations aussi maladroites qu'elles étaient peu sincères.

Ensuite elle ordonna à Susanne de s'abstenir désormais de toutes marques d'affection ou de sympathie envers la barbare obstinée, comme elle appelait Alda.

“Hélas! dit Susanne, je suis sa seule amie, et si je l'abandonne dans l'état de faiblesse et d'affliction où elle est en ce moment, elle mourra de douleur, faute de soins et de consolations. Nulle autre créature n'aura pitié de l'étrangère désolée, si vous la privez des faibles secours de la seule personne qui s'intéresse à sa misère.”

Ce touchant appel était perdu auprès de l'orgueilleuse Romaine, qui répondit avec froideur: “La négligence et la solitude humilieront peut-être sa fierté, et il est possible qu'elle se soumette aux circonstances quand elle sera privée de sa compagne de rébellion.”

En vain Susanne protesta qu'elle emploierait toute son influence sur l'esprit de la jeune Bretonne pour l'engager à céder devant l'autorité de ceux que les lois de la guerre avaient rendus ses maîtres; la cruelle Lélia, déterminée à obtenir l'exécution de cet ordre tyrannique, et sans égard pour les supplications et les larmes de Susanne, la fit conduire et garder dans un lieu reculé du palais, afin de lui ôter toute possibilité de visiter en secret son infortunée compagne.

Quand la jeune Bretonne se trouva abandonnée, comme elle le supposait, de la seule amie qu'elle eût sur la terre, son indignation et sa colère ne connurent point de bornes, et aggravèrent tellement sa maladie, qu'elle fut reprise de violents accès de fièvre. Quelquefois, dans son délire, elle reprochait amèrement à Susanne de la délaisser dans son malheur; d'autres fois, s'adressant à celle-ci comme si elle eût pu l'entendre, elle la suppliait d'une voix touchante de revenir; et si elle croyait entendre la bruit d'un pas près de la chambre solitaire, elle étendait ses bras du côté de la porte et appelait son amie absente avec les expressions les plus tendres. Mais elle cherchait en vain ce doux et familier visage; vainement pour le voir apparaître elle poussa des cris perçants: les seuls échos de la vaste chambre répondaient à sa triste voix.

Les jours succédèrent et Susanne ne venait pas. Alda commença à concevoir la crainte que son absence pût provenir d'une cause pire encore que la négligence, un accident ou même la maladie. Les esclaves étant une propriété souvent transmise d'un maître à un autre, il était probable que sa bien-aimée Susanne avait été vendue et emmenée. La seule conjecture d'un si grand malheur était une cruelle angoisse, et, quand cette pensée traversa l'esprit de la malheureuse Alda, elle se tordit les mains et pleura à chaudes larmes, ne pouvant s'arrêter même à la possibilité d'un tel surcroît de malheur.

Sa nourriture lui était toujours apportée par une méchante vieille nommée Narsa, espèce de surintendante des femmes esclaves de la maison de Marcus Lélius. Alda n'avait jamais daigné échanger une parole avec elle pendant toute la durée de son esclavage. C'était la première personne de qui la princesse déchue eût souffert la contrainte et de mauvais traitements corporels, et elle ne la regardait qu'avec un sentiment mêlé de haine et de mépris. Cependant l'ardent désir qu'elle éprouvait d'avoir des nouvelles de son amie et de connaître la cause de son absence inaccoutumée fut assez puissant sur elle pour vaincre la répugnance que lui inspirait Narsa et la décider à lui parler, et elle pria la vieille femme d'un ton de voix suppliant de lui apprendre la raison pour laquelle Susanne avait été tant de jours sans venir la visiter.

Narsa la regarda d'un air malicieux et chagrin, sans daigner lui répondre; cette conduite insultante irrita si vivement la fière Alda, qu'elle donna cours à son indignation par un torrent d'invectives, que l'insensible Narsa lui laissa bientôt exhaler dans la solitude, où elle resta sans être ni plainte ni secourue.

Le délire suivit ce violent accès de colère, et pendant des jours et des nuits Alda fut insensible à tout, excepté à la vive douleur qui l'empêchait de soulever sa tête brûlante de dessus le mauvais oreiller qui lui servait d'appui.

A la fin, une crise plus effrayante se manifestant, Alda commença à comprendre la danger de sa situation. D'horribles visions semblaient flotter autour d'elle, et des terreurs qu'elle combattait vivement s'emparaient de son esprit. Evidemment la mort n'était pas éloignée; mais son approche n'excitait aucun des transports d'enthousiasme avec lesquels la jeune Bretonne, quand elle la savait encore éloignée, l'avait invoquée comme la libératrice qui devait briser les chaînes de sa captivité, la soustraire aux maux de l'exil et de l'esclavage, la rendre enfin aux vertes collines de sa Bretagne bien-aimée, pour y revoir les lieux de son enfance et les amis de son coeur, dont elle avait été si longtemps séparée, et pour y entendre le seul langage qui fût mélodieux à son oreille. C'était dans de tels sentiments que son imagination, égarée par les brillantes mais fausses couleurs dont les superstitions nationales lui peignaient l'existence future, avait appris à regarder la mort. Son glaive était maintenant suspendu sur la tête de la malheureuse Alda, qui instinctivement le repoussait d'une main tremblante, et demandait aux dieux de son pays de l'éloigner d'elle.

Elle essaya de se rassurer en se rappelant les enseignements des druides au sujet de la transmigration des âmes; mais ces souvenirs ne lui apportaient aucune consolation; elle se sentait comme un voyageur égaré par la lueur trompeuse d'un météore qui le conduit jusqu'au bord d'un précipice dangereux, puis, s'évanouissant, le laisse éperdu, tremblant de crainte que son premier pas ne le plonge dans un abîme sans fond. L'âme, l'âme immortelle apercevait le danger à travers même le brouillard épais des erreurs païennes et de leurs impostures.

Les doctrines chrétiennes que Susanne avait travaillé avec ardeur à inculquer dans l'esprit d'Alda revinrent alors à sa mémoire; mais elle n'était pas assez calme en ce moment pour pouvoir tirer quelques consolations de leurs divines promesses de grâce et de miséricorde en faveur du pécheur pénitent. Sa propre croyance était ébranlée; mais elle avait encore trop légèrement écouté les vérités de la révélation pour qu'elles eussent le pouvoir de vaincre des préjugés aussi forts que la vie, et la moindre étincelle de foi ne s'était point allumée dans son âme orgueilleuse et obstinée.

Cependant, quand Susanne lui avait représenté la certitude d'un jugement à venir et des châtiments réservés dans une autre vie aux fautes de celle-ci, quand elle avait placé sous ses yeux la terrible alternative d'une éternité de bonheur ou de supplices sans fin pour l'âme dégagée de son corps, en opposition avec la théorie fantastique des druides, Alda avait tremblé, même en protestant qu'elle ne pouvait ni ne voulait croire des choses si contraires à sa propre volonté, quoiqu'elle ne pût baser les motifs de son incrédulité sur aucun autre fondement que les simples assertions de mortels semblables à elle-même, qui pouvaient trouver leur intérêt à tromper leurs adhérents, afin d'obtenir une plus grande influence sur leur esprit.

Tout cela revint à l'esprit d'Alda dans ces tristes moments; un horrible frisson s'empara d'elle, la terreur la saisit; elle s'efforça de parvenir à une conviction plus précise, sur laquelle elle pût fonder ses espérances dans une vie future.

Tandis qu'elle se perdait dans ce labyrinthe de doutes et d'inquiétudes, elle tomba dans une sorte d'assoupissement; mais ses pensées, même dans le sommeil, restèrent occupées de l'important sujet qui les avait profondément absorbées dans les dernières heures. Elle rêva que son âme avait déjà quitté sa dépouille mortelle, et qu'elle paraissait tremblante en présence de l'Etre suprême, dont la majesté infinie, surpassant de beaucoup tout ce qu'elle avait jamais imaginé ou entendu dire des glorieux attributs du maître souverain des dieux et des hommes, la remplissait de crainte et d'admiration. Elle reculait devant son regard scrutateur, confuse et humiliée, dans le sentiment accablant de son néant et de sa bassesse.

Au milieu de sa terreur et de sa confusion elle était appelée devant le Juge suprême, auquel elle ne pouvait résister et qu'elle ne pouvait tromper, pour rendre comte de toutes ses actions pendant qu'elle avait été sur la terre. Dans une agonie de crainte et de consternation, elle s'efforçait en vain de rappeler à sa mémoire une seule action vraiment bonne, qui pût contrebalancer la quantité de mauvaises pensées, paroles et actions qu'elle était obligée d'énumérer contre elle-même. Des choses depuis longtemps oubliées, considérées comme sans importance, se pressaient en foule dans son esprit pour grossir la liste fatale des fautes qu'elle ne se rappelait que trop bien; en sorte que tout l'ensemble de sa vie ne lui paraissait plus qu'un ensemble d'orgueil, de colère, de haine, de vengeance, d'obstination et d'ingratitude.

La loi naturelle de la conscience, que Dieu a implantée dans le sein de toute créature humaine, la condamnait. Cependant elle se rattachait à la misérable espérance qu'il lui serait donné de recommencer son pèlerinage sur la terre, dans un état de vie nouveau, quoique peut-être inférieur. Mais elle s'entendit déclarer que tout était fini pour elle, qu'elle avait été pesée dans la balance et trouvée trop légère, qu'elle avait abusé du temps et des occasions qui lui avaient été accordés sur la terre, et qu'elle devait maintenant se préparer à une éternité de supplices, car elle allait partager le sort des coupables et des méchants condamnés depuis le commencement du monde.

Un abîme profond s'ouvrait à ses pieds; elle s'y trouvait subitement engloutie, et découvrait, à son inexprimable horreur, que Marcus Lélius, sa fille et plusieurs autres de ses persécuteurs devaient être ses compagnons de tourments et de désespoir. Alors d'un accent déchirant elle s'écria: “Les druides m'ont promis une nouvelle vie, dans un nouveau monde, pour toute l'éternité.” Une voix formidable répondit, d'un ton qui fit trembler le ciel et la terre. “Les druides te trompaient, c'est pourquoi leur condamnation est plus terrible encore que la tienne.”

Au même moment elle aperçut un grand nombre de ceux qu'elle avait été accoutumée à regarder comme les ministres des dieux, engloutis dans un gouffre épouvantable, beaucoup plus profond que celui dans lequel elle-même était plongée, tandis que les prêtres romains de Jupiter, de Vénus, de Mars et de Saturne paraissaient dévoués à des supplices encore plus cruels. Mais la pensée de sa propre condamnation faisait taire en elle tout autre sentiment. Le sombre dôme de ce lieu de ténèbres et de désolation commençait à se fermer sur sa tête; elle voyait pour la première fois le visage des heureux et des bons, la terre disparaissait à sa vue, les cieux s'obscurcissaient, le soleil ne paraissait plus que comme un étoile, à une incommensurable distance, et quand le dernier rayon de la lumière lui fut enlevé pour jamais, son désespoir étant au comble, elle poussa un cri perçant, et s'écria: “Les druides m'ont trompée; je suis perdue pour l'éternité!”

En prononçant ces paroles elle s'éveilla. Une sueur froide inondait son visage, et tous ses membres étaient agités d'un tremblement convulsif; mais la terrible vision était évanouie, et elle se trouva tendrement pressée dans les bras de Susanne, qui était assise près de son lit de douleur, et avait suivi avec une inquiète sollicitude tous les mouvements de son sommeil agité.

Alda, tremblant encore violemment, se serra sur le sein de son amie, s'attachant à elle avec une force convulsive, comme pour lui demander secours et protection, tandis qu'avec un frisson d'horreur elle lui exprimait la cause de son épouvante et de ses cris.

Un rayon de saint enthousiasme brillait sur les joues pâles de la jeune chrétienne tandis qu'elle écoutait ce récit, et, levant vers le ciel ses mains jointes et ses yeux animés, elle murmura: “Béni soit le nom du Seigneur; car il a entendu la voix de mes humbles supplications. O Alda, ma soeur, ajouta-t-elle en se tournant vers la jeune Bretonne, unis ta voix à la mienne, et rendons grâces au Dieu tout-puissant qui a répandu sa lumière sur tes yeux obscurcis, et qui a daigné t'avertir par un songe, afin que tu puisses éviter sa colère à venir. Réjouis-toi donc, ma soeur, et ne crains pas; car tu ne dois pas mourir, mais tu vivras pour manifester sa gloire, et devenir l'humble instrument par lequel d'autres prendront part aux trésors de sa grâce.” Alors elle expliqua de nouveau à Alda les voies de la vie éternelle; car celle-ci, prête à s'écrier comme le geôlier à Paul et à Silas: “Que dois-je faire pour me sauver?” écoutait avec respect et douceur les paroles de la divine vérité, et, profondément convaincue du danger où elle était de se perdre, embrassait les moyens de salut avec les mêmes sentiments de joie et de gratitude que le marin qui se noie saisit la plante flottante au moyen de laquelle il espère atteindre le rivage. Les préceptes de la foi chrétienne devenaient plus persuasifs en passant par les lèvres de celle qui, non contente de les soutenir pendant sa vie, était prête encore, s'il le fallait, à leur rendre témoignage par sa mort et à les sceller de son sang.

Quand Alda eut enfin avoué que le sentiment de son indignité pouvait seul l'empêcher de devenir une adoratrice du Christ, Susanne, dans les transports d'une sainte joie, la conjura de rendre hommage avec elle à l'impénétrable sagesse de la divine providence, qui, lorsque le nom même de leur pays leur était réciproquement inconnu, les avait amenées de l'Orient et de l'Occident pour les réunir dans l'esclavage, sous un même maître, afin que la Juive convertie devînt l'instrument de salut pour l'étrangère idolâtre, et la ramenât dans les champs du céleste Berger, dont elle était une humble brebis; du Père miséricordieux, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive.

“Autrefois, Alda, continua-t-elle, l'exil me semblait amer, et l'esclavage chez un peuple étranger était pour moi un joug insupportable. Je ne pouvais comprendre les vues sages et miséricordieuses de mon Père céleste; mon coeur rebelle osait presque l'accuser quand il lui plut de m'éprouver par de cruels malheurs, en m'éloignant du lieu de ma naissance, et brisant ainsi tous les liens de famille et d'amour qui m'attachaient à la vie. Je versais d'abondantes et brûlantes larmes sur ces chers souvenirs, me refusant à toute consolation pour la perte de tous ces biens, qui sans doute m'étaient enlevés dans des vues de miséricorde, puisque Notre-Seigneur a expressément déclaré que celui qui met quelque chose au-dessus de lui n'est pas digne de lui. O ma bien-aimée Alda, que sont la patrie, la famille et les amis en comparaison de Celui de qui nous les tenons? Il m'a transportée sur la terre étrangère, et mon nom même est maintenant oublié dans mon propre pays. Mon héritage aussi a passé dans d'autres mains, et la maison de mon père est éteinte dans notre tribu. Mais pourquoi pleurer tout cela? le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a ôté: que son saint nom soit béni. Il m'a nourrie du pain de la douleur et de l'affliction; mais sa main a essuyé mes larmes, et il m'a abondamment consolée de toutes mes souffrances, car il s'est fait connaître à moi dans mon malheur, et il m'a donné plus que tout ce que je pleurais dans mon ignorance. Il m'a donné son amour et une joie ineffable qui passe toute compréhension humaine, cette paix qu'il te donnera aussi, mon Alda, et à tous ceux qui l'aiment véritablement.”

Alda écoutait avec émotion, quoiqu'elle ne pût entrer dans ces transports d'ivresse religieuse qui remplissaient le coeur de Suzanne. Le souvenir de tout ce qu'elle avait perdu était trop frais dans sa mémoire, l'amour de sa patrie étreignait trop étroitement son coeur, pour qu'elle pût se réjouir d'une destinée qui l'arrachait aux objets les plus chers. Elle maîtrisa pourtant son esprit rebelle jusqu'au point de se joindre à Susanne, en répétant après elle: “Ceci est l'oeuvre du Seigneur; que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel.” Et elle essayait de penser que c'était un bien pour elle d'avoir été affligée et humiliée. Toutefois son coeur n'était pas d'accord avec les paroles que ses lèvres prononçaient. Sa raison reconnaissait les puissantes vérités du christianisme; mais son naturel ne pouvait encore changer, car de grands efforts et beaucoup de temps peuvent seuls opérer une telle régénération.

CHAPITRE IV

Le plus beau culte à rendre à Dieu est de glorifier et de mériter son amour pour les hommes, et non-seulement de pardonner à ses ennemis, mais encore de les gagner par ses bienfaits.

(EDMOND WALLER.)

La conversation des deux amies avait roulé sur un sujet qui les intéressait trop toutes deux pour qu'elles eussent d'abord songé à aucune explication concernant la soudaine absence de Susanne et son retour inespéré. A la fin, Alda lui demanda pourquoi elle avait été si longtemps sans la voir; et Susanne l'informa des tristes conséquences amenées par l'impossibilité où elle s'était trouvée de terminer sa tâche. Alda, au lieu de comprendre que son égoïsme avait occasionné le malheur de son amie en l'obligeant à lui consacrer le temps qui devait être employé à l'accomplissement de son devoir, et de se reprocher d'avoir été la cause de tout ce qu'elle avait souffert, exprima une violente indignation, et proféra contre l'injuste et cruelle Lélia les paroles les plus injurieuses que purent lui inspirer la haine et le mépris.

“Paix! paix! Alda, dit Susanne en l'interrompant; ce langage est coupable, et en opposition directe avec les principes divins de la sainte religion que tu viens de reconnaître: tu ne dois pas te le permettre.

—Quoi! Susanne, peux-tu ne pas haïr et mépriser cette fille romaine qui t'a traitée avec tant de barbarie?

—Non, Alda, répondit Susanne, je ne puis entretenir de tels sentiments contre une de mes semblables malheureusement dans l'erreur. Comme j'espère que mes fautes me seront pardonnées, je dois aussi pardonner toutes les offenses que j'ai souffertes; autrement comment serais-je l'imitatrice de Dieu, qui a dit: “Je veux la miséricorde, et non le sacrifice;” et encore: “Aimez vos ennemis; bénissez ceux qui vous persécutent et qui vous maltraitent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans le ciel. Car il fait briller son soleil sur les méchants comme sur les bons, et il envoie la pluie sur le juste et sur l'injuste.”

—Mais, interrompit Alda avec impatience, aimes-tu Lélia, Susanne?

—Hélas! non, Alda; je n'ai pas encore été capable de remporter cette victoire sur mon orgueil et les mauvaises passions de ma nature. Je n'aime pas Lélia, je l'avoue, quoique je lui pardonne sincèrement les injures que j'ai reçues d'elle: mais je puis prier, et je prie pour qu'elles lui soient aussi pardonnées par mon Père céleste, et pour qu'il veuille bien avoir pitié d'elle et changer son coeur.

—Et moi, s'écria la jeune Bretonne, maintenant que je connais le vrai Dieu, je compte le prier de venger tout le mal qu'on m'a fait sur le peuple romain en général, en l'accablant de toutes les calamités dont il a affligé ma patrie, et, en particulier, de punir Lélia et son père d'une manière signalée pour tous les outrages et les cruautés qu'ils ont commis envers moi.”

Susanne, hochant la tête d'un air de reproche, lui dit: “Je suis peinée de voir combien peu l'esprit du christianisme est encore entré dans ton coeur, Alda, et que tu oses penser à adresser une telle prière à ce Dieu qui a promis de pardonner nos offenses à la seule condition que nous pardonnions celles de nos ennemis. D'ailleurs, Alda, si tu voyais les choses dans leur propre lumière, tu regarderais Lélia comme un objet de pitié bien plus que de haine.

—De pitié! s'écria Alda dans le grand étonnement; comment peut-elle être un objet de pitié, étant au comble des richesses et de la grandeur, environnée de splendeurs et de luxe, servie par des esclaves de toutes les nations qui sont sous le soleil, et sur lesquelles elle exerce l'autorité la plus absolue?

—Penses-tu, Alda, qu'elle en soit plus heureuse, pour posséder ces biens et ce pouvoir dont elle abuse tant, et qui sont ainsi pour elle une occasion de chute? Elle dit: Je suis riche et n'ai besoin de rien; et elle ne sait pas qu'elle est misérable, pauvre, aveugle et nue, et bien plus véritablement digne de pitié que la plus persécutée de ses esclaves à qui les voies de la paix ont été révélées.

—Elle mérite d'être malheureuse, reprit Alda, on ne doit pas la plaindre; je souhaite qu'elle soit misérable!

—Elle pourrait difficilement l'être plus qu'elle ne l'est, dit Susanne; car elle porte avec elle son propre châtiment dans ce caractère déraisonnable et violent, qui est un plus grand fléau pour elle-même que pour ceux sur lesquels elle exerce sa tyrannie. Elle ne fait pas une seule action injuste ou mauvaise qui ne retombe sur sa tête; car il y a dans le crime un dard plus aigu que celui du scorpion. Mais, Alda, je te le dis encore, tes sentiments vindicatifs ne sont pas moins coupables aux yeux de Dieu que la cruelle oppression dont Lélia t'a rendue victime; et peut-être le sont-ils plus encore, parce que la lumière de l'Evangile ne lui a jamais été révélée.

—Susanne, je ne veux pas te tromper; je ne puis pardonner à Lélia, et je ne la plaindrais pas, quand même je la verrais souffrir tous les maux qu'elle m'a infligés; car la justice veut qu'elle les éprouve.

—Ah! Alda, si justice était faite sur tous ceux qui ont été coupables envers leurs semblables, échapperais-tu à cette sentence, le penses-tu? Et si Dieu tenait compte de tous les péchés commis contre lui-même, qui pourrait espérer de n'être pas puni?”

Alda, qui sentait la difficulté de répondre à une question si directe, changea de conversation, et demanda à Susanne comment elle avait pu revenir auprès d'elle, malgré les mesures que Lélia avait prises pour l'en empêcher.

Susanne lui apprit alors que Lélia, en se promenant dans la jardin, avait été attaquée par un essaim d'abeilles, qui s'étaient abattues sur son visage et sur son cou, et l'avaient cruellement piquée. Les douleurs qu'elle éprouvait l'avaient mise dans un état si violent, que, suivant la déclaration des médecins appelés auprès d'elle, si l'on ne trouvait moyen d'alléger les souffrances causées par les piqûres, le délire et peut-être la mort s'ensuivraient dans le cours de quelques heures.

Marcus Lélius, désespéré du danger de sa fille, promit une grande récompense à qui pourrait trouver moyen de calmer ses douleurs, ce que les médecins avouaient ne savoir faire. Alors une des esclaves que Susanne avait guérie de la morsure d'un scorpion le dit à son maître, qui ordonna qu'elle fût immédiatement appelée au secours de sa fille.

Quelle que fût la perfection avec laquelle les arts étaient parvenus à Rome, ainsi que les raffinements du luxe, les sciences n'avaient pas suivi la même progression, et celle de la médecine était encore dans son enfance; les nations appelées barbares par les Romains les surpassaient de beaucoup dans cette utile connaissance.

Susanne, comme beaucoup de femmes de l'Orient, spécialement de la Judée, était versée dans la pharmacie, et possédait en médecine des secrets qu'on aurait trouvés précieux dans un temps même plus avancé que le premier siècle, où l'on était alors. Cela, joint à un grand esprit d'observation, à un jugement éclairé et à beaucoup de calme, avait mis Susanne en état de rendre de grands services à ses semblables, dans des cas où les médecins de Rome étaient à bout de science. Elle s'aperçut promptement que l'état de Lélia n'avait rien d'aussi grave que leur ignorance le leur avait fait croire, et prépara tout de suite une lotion dont l'effet bienfaisant fut de soulager en peu de temps la violence des douleurs; au bout de quelques heures, Lélia se trouvait assez bien pour exprimer sa sincère gratitude à celle qui l'avait si habilement secourue.

En même temps Marcus Lélius, n'oubliant pas sa promesse, dit à Susanne d'indiquer elle-même telle récompense qu'elle voudrait pour le service qu'elle avait rendu.

Susanne demande simplement la permission de soigner l'esclave bretonne pendant tout le temps de sa maladie, quel que pût en être le terme; ce qui lui fut accordé, non sans une grande surprise de la part de Marcus Lélius et de sa fille, qui ne comprenaient pas qu'elle n'eût rien souhaité pour elle-même.

Alda, profondément touchée de cette preuve de la généreuse amitié de Susanne, prit sa main, qu'elle baisa et baigna de larmes, les premières qu'elle eût versées depuis la mort de son père; car son caractère, comme nous l'avons vu, était orgueilleux, roide, intraitable, et elle avait trouvé une sombre satisfaction à réprimer tout signe extérieur de la cruelle douleur qui consumait sa vie.

L'infatigable affection de Susanne avait enfin réussi à subjuguer la fierté de cet esprit hautain, que nulle violence n'avait jamais pu émouvoir, comme la simple goutte d'eau qui tombe sans cesse parvient, par l'irrésistible puissance d'une action continue, à creuser le marbre le plus dur, après qu'il a résisté au fer et à l'acier dirigés par le bras d'un ouvrier robuste.

Un vif attachement unissait ces deux jeunes amies, bien qu'il soit difficile d'imaginer un contraste plus prononcé que celui qui existait entre leurs deux caractères. Susanne était calme, digne, remplie d'une douceur et d'une tendresse toutes féminines; Alda était vive, ardente, impétueuse, et ses manières se ressentaient de la demi-barbarie de son pays. Elle était douée de grandes facultés naturelles, elle avait beaucoup de nobles qualités; mais on esprit, comme un sol riche et négligé, quoique destiné à la production des plus beaux fruits, s'était couvert de mauvaises herbes par le défaut de soin et de culture.

Susanne, au contraire, joignait à tous les gracieux talents et aux manières élégantes d'une Orientale de haut rang une grande instruction, l'habitude de la réflexion et une bienveillante et universelle bonté, fondée sur des principes invariables et perfectionnée par la religion.

Susanne et Alda étaient aussi différentes d'extérieur que de caractère. Susanne était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, svelte et légèrement inclinée, mais bien proportionnée. Elle avait un teint pâle et délicat; ses traits portaient le vrai type oriental, et ses beaux yeux noirs étaient pleins d'une mélancolique douceur quand son regard quittait la terre. Son front large et ouvert indiquait de grands moyens et annonçait la paix intérieure, et les riches ondulations de sa noire et brillante chevelure, séparée sur le haut de sa tête, en relevaient la blancheur.

Alda, quoiqu'elle eût à peine atteint toute la hauteur de sa taille, était déjà grande et d'une tournure imposante, avec tout l'embonpoint de la jeunesse. Son teint était éclatant, empreint de ce beau mélange de lis et de rose si universellement admiré chez les anciens Bretons. Ses yeux étaient bleus et étincelants, et sa chevelure dorée tombait en boucles abondantes jusqu'à sa ceinture. L'expression naturelle de sa figure était candide, souriante et animée; mais, depuis sa captivité, elles s'était obscurcie d'un sombre nuage, et les signes d'une tristesse constante et d'un orgueil dédaigneux avaient comprimé son beau front et plissé sa lèvre enfantine.

Telles étaient ces deux jeunes filles, de contrées si différentes et si étrangement opposées l'une à l'autre, excepté dans l'amitié qui les unissait: amitié cimentée par l'infortune, et qui, devenue chaque jour plus vive et plus tendre, acquit le pouvoir de rendre plus légères à la princesse déchue les chaînes d'un maître romain. Son affection dévouée et sans bornes était pour la jeune Juive une précieuse récompense de toutes les bontés et de tous les soins qu'elle lui avait prodigués par les motifs les plus purs de la charité et d'une compassion toute désintéressée.

CHAPITRE V

Le coeur le plus hautain qui palpita jamais dans une poitrine humaine a été subjugué dans la mienne;

La volonté la plus impétueuse qui s'éleva jamais pour humilier ta cause et se joindre à tes ennemis est domptée par toi, ô mon Dieu!

La longue maladie et la pénible convalescence d'Alda furent pour les deux amies une époque vraiment heureuse, puisqu'elles purent jouir sans interruption de la société l'une de l'autre, employant les heures douces et tranquilles de leur solitude à de saintes et affectueuses conversations, qu'elles n'auraient pas voulu échanger contre tous les plaisirs que la cité impériale aurait pu leur offrir.

Susanne mit à profit ce temps précieux, et instruisit son amie de tous les préceptes de la religion chrétienne, et de toutes les vérités dont la jeune Bretonne se sentait de plus en plus pénétrée. Enfin, dans toute l'ardeur de sa foi nouvelle, Alda dit un jour à Susanne: “Je crois! qui est-ce qui peut m'empêcher d'être reçue par le baptême dans le sein de l'Eglise de Jésus-Christ?

—Alda, ma chère Alda, dit Susanne, prenant ses deux mains dans les siennes et la regardant avec une expression pénétrante, jusqu'ici je ne t'ai parlé que de joie, de paix, de la rémission des péchés, d'un bonheur éternel et de toutes les autres bénédictions promises par notre Père céleste aux fidèles qui croient en lui et qui sont disposés à le suivre. Mais il est maintenant nécessaire de t'apprendre que ces bienfaits sont conditionnels, et ne peuvent être acquis qu'au prix de terribles périls, périls auxquels sont exposés, dans ces jours malheureux, tous ceux qui confessent le nom de Jésus-Christ, périls faits pour épouvanter tout autre qu'un chrétien ardent et sincère. Nul ne peut espérer de participer à sa gloire s'il refuse de boire la coupe amère que lui-même a bue le premier, ou de porter la couronne d'épines qui a ensanglanté sa tête; s'il recule devant la prison et la mort, une mort de honte et de tortures.

—Tout cela, je suis prête à le faire, s'écria la jeune prosélyte avec des yeux étincelants.

—Ah! Alda, crains un présomptueux orgueil; Pierre parlait ainsi quand il croyait l'épreuve éloignée; mais quand elle se présenta, il ne put la soutenir, et il tomba.

—Pierre redoutait les tortures et la mort, reprit Alda; je les envisagerai sans effroi.

—Ainsi pensa Pierre jusqu'au moment qui montra en lui la faiblesse de la nature abandonnée à elle-même. Supposes-tu que ta foi, nouvelle, et qui n'a pas subi d'épreuve, soit plus ferme que celle de l'apôtre qui avait marché dans une humble intimité à côté du Dieu incarné, qui avait été témoin de ses miracles, avait écouté les paroles de sa divine sagesse et contemplé l'éclat de sa gloire, révélée au mont Thabor? Ne te repose donc pas sur tes propres forces; car tu ne connais pas encore les épreuves auxquelles tu peux être appelée.

—Je ne puis imaginer aucune épreuve devant laquelle je reculerais, dit encore Alda.

—Viens avec moi,” dit Susanne. Car, à l'époque où cette conversation eut lieu, la convalescence d'Alda était assez avancée pour qu'elle pût, avec le secours du bras de son amie, aller quelquefois prendre l'air sur le balcon qui était au sommet de la maison, et ce fut là qu'elles portèrent leur pas.

C'était le soir d'un des plus beaux jours de la fin de l'automne, dont la sérénité égalait presque celle d'une soirée d'été; à l'heure où la nature paraît assoupie dans ce profond repos dont elle aime quelquefois à jouir avant que les tempêtes de l'hiver viennent la dépouiller de ses charmes languissants. Tout était profondément tranquille; pas le moindre son lointain ne se faisait entendre, pas une haleine du zéphyr n'agitait les feuilles jaunes, qui tombaient sans secousse du haut des arbres des jardins impériaux, contigus à la maison de Marcus Lélius.

Le crépuscule avait jeté ses ombres paisibles sur l'orgueilleuse cité des sept collines, qui, avec ses rues et ses palais, ses colonnes brillantes et ses temples majestueux, semblait, comme le phénix de la Fable, s'élever avec une nouvelle splendeur, une plus fraîche beauté, de la cendre de ses flammes funéraires.

Le faible croissant de la nouvelle lune paraissait déjà sur le bord de l'horizon, et les étoiles n'étaient encore que légèrement indiquées sur l'azur de la voûte céleste; en sorte que les objets environnants seraient restés dans l'obscurité, sans l'éclat lugubre de quelques corps lumineux, épars sur les bords du Tibre, dont les eaux rougissantes réfléchissaient leurs sombres feux.

Alda s'aperçut que sa compagne respirait péniblement, comme si elle eût été oppressée par un poids insupportable: elle sentit le bras sur lequel elle s'appuyait s'agiter d'un tremblement convulsif, et elle demanda avec inquiétude à Susanne si elle était malade.

“Non pas malade, répondit Susanne, mais un peu accablée par la faiblesse de ma nature mortelle, qui peut difficilement supporter la vue d'un spectacle comme celui-ci sans en ressentir une profonde horreur, et sans répugnance pour la terrible épreuve qui m'est probablement réservée aussi à mon tour. Mais voilà qui est passé! j'ai lutté avec ma fragilité, aidée par Celui dont la force est toute-puissante pour soutenir la faiblesse de ses créatures quand elles implorent son secours; je me repose avec confiance sur son bras protecteur, et j'espère ne pas tomber quand le moment arrivera. Alda, vois-tu ces feux épars?

—Je les vois, dit Alda, et j'allais même te demander ce que signifie l'étrange apparence de ces corps lumineux, qui ont quelque ressemblance avec les formes humaines, et que, sans savoir pourquoi, je ne puis regarder qu'avec une sensation d'horreur qui m'étouffe et me fait mal. Je t'en prie, dis-moi ce que c'est.

—Ce sont des chrétiens enveloppés dans les terribles vêtements du martyre, Alda, répondit Susanne; et ces flammes bleues, qui répandent leur effroyable éclat sur la nuit, se nourrissent de la chair vivante et palpitante d'êtres humains comme nous, mon Alda, et non moins sensibles aux aiguillons de la douleur. Cependant ils ont préféré cette mort, ces brûlantes tortures, à l'alternative de racheter leur vie en abjurant tacitement leur Dieu pour un simple acte d'adoration envers les divinités païennes de Rome, en jetant une poignée d'encens sur leurs autels!

—Et le choix, j'ose le dire, aurait été mon choix, car il est glorieux!” s'écria la jeune Bretonne les yeux étincelants et les joues enflammées.

En entendant ces paroles, Susanne, dans la transport d'une sainte joie, serra sur son sein l'ardente prosélyte; car elle voyait sa sincérité dans ce silencieux langage du coeur que reflétaient ses regards, et qui parlait même par les éloquentes variations de son teint.

S'agenouillant à côté l'une de l'autre, sous la voûte étoilée du ciel, et leurs bras tendrement enlacés, les jeunes amies offrirent leurs actions de grâces au Dieu plein de miséricorde qui avait ouvert leurs yeux à la lumière de la vérité; elles demandèrent qu'il lui plût de leur inspirer cette foi vive qui seule pouvait leur donner le courage de suivre sans hésiter le sentier redoutable dans lequel avaient marché ces héroïques chrétiens, dont l'âme, purifiée par la souffrance, montait alors vers sa glorieuse présence, à travers l'encens des flammes qui consumaient leur enveloppe mortelle.

“Susanne, dit Alda quand elles retournèrent à la solitude de leur chambre, je ne suis point épouvantée par le terrible spectacle dont je viens d'être le témoin, et il n'a pas ébranlé mon désir d'être admise au nombre des enfants de l'Eglise visible de Jésus-Christ; car, ainsi que le cerf altéré qui se précipite vers l'eau du ruisseau, mon âme soupire après le moment qui la purifiera dans les saintes eaux du baptême.

—L'occasion de recevoir ce sacrement saint est difficile à trouver dans une ville où règne un paganisme persécuteur; mais, ma chère Alda, fût-elle à notre portée, cela ne te serait d'aucune utilité, tant que tu ne pourras te résoudre à surmonter l'orgueil obstiné qui t'empêche de te conformer aux règles de la maison de Marcus Lélius, en remplissant la tâche que l'on veut t'assigner.

—Je me laisserai plutôt déchirer en morceaux,” s'écria Alda, donnant cours à toute la violence naturelle à son caractère.

Susanne fixa sur elle un regard calme et improbateur, qui lui fit baisser les yeux avec confusion; toutefois elle dit en même temps à voix basse: “Je ne puis comprendre comment une indigne soumission de ma part à la tyrannie d'un maître romain, qui ne peut avoir aucun titre légal à mon obéissance, serait exigée comme un préliminaire indispensable à mon baptême.”

Susanne répondit en souriant: “Ne fût-ce que comme une preuve de cette douceur qui est si agréable aux yeux de notre souverain Seigneur, et un acte de respectueuse soumission à ce commandement par lequel il enjoint à se disciples, si un homme les contraint à faire un mille avec lui, d'en faire plutôt deux; et je dirai encore qu'il est juste et convenable pour toi de le faire comme chrétienne. Mais nous ne nous placerons pas sur ce terrain, et je n'essaierai pas non plus de justifier les droits de Lélia et de son père à une exacte obéissance de ta part. Ils n'ont pas non plus de raisons pour l'exiger de moi, et tu peux observer que je me soumets à leur autorité, et que je fais de mon mieux, sans un murmure, quoi que ce soit qu'ils me commandent.

—C'est ce qui a toujours été pour moi un sujet de surprise, dit Alda.

—Non pas, sans doute, depuis que tu as été instruite des devoirs de cette religion sainte, qui nous apprend à supporter la violence, et qui nous ordonne de souffrir le tort qu'on nous fait, plutôt que d'exciter les passions irritables de nos oppresseurs par une résistance inutile, répondit Susanne. Ada, je vais te faire comprendre la nécessité de te soumettre à Lélia, comme un préliminaire indispensable à ton admission dans l'Eglise par le baptême, puisque, si tu ne le fais pas, on ne t'accordera jamais, pour quelque cause que ce soit, la liberté de passer le seuil de la porte. Tandis que si tu adoucis tes manières sombres et hautaines, et si tu remplis comme une chose toute simple les devoirs auxquels le changement de ta fortune t'a assujettie ainsi que moi et le reste de toutes tes compagnes d'esclavage, la contrainte qu'on t'impose se relâchera par degrés, et l'on finira par te permettre de sortir quelquefois pour différentes commissions dans la ville. C'est un service dans lequel je suis généralement employée plus que les autres esclaves, parce que Lélia se fie davantage à mon jugement et à mon intégrité; elle sait qu'aucune des autres ne se fait scrupule de la tromper quand elle le peut, en dépit des châtiments sévères auxquels elles sont condamnées quand on découvre leur faute.

—Je suis sûre que Lélia ne me permettra jamais de sortir, quand même je pourrais prendre sur moi de me soumettre à son autorité, dit Alda en soupirant.

—Tu peux toujours essayer, Alda. Jacob servit sept ans pour obtenir celle qu'il aimait, et on ne lui donna pas d'abord la femme pour laquelle il avait travaillé; et toi, refuserais-tu d'obéir pendant quelques jours, dans l'espoir d'une récompense éternelle? Viens, prends courage, Alda, ma soeur, et ne faiblis pas dès le commencement de ton pèlerinage; car tu auras bien autre chose à souffrir avant de devenir chrétienne, par les oeuvres aussi bien que de nom.”

Alda se jeta dans les bras de son amie, pleura sur son sein, et finit par promettre de faire ce qu'elle lui demandait.

Ce ne fut pourtant pas sans beaucoup de pénibles efforts et de grands combats contre la hauteur inflexible de son caractère, que la princesse déchue condescendit enfin à prendre place parmi les esclaves d'un maître romain, et daigna se soumettre à exécuter les ordres de son impérieuse fille.

CHAPITRE VI

Paniers apportés de Bretagne.

(JUVENAL.)

La tâche imposée à Alda n'était ni désagréable ni difficile; elle consistait à tresser ces charmants petits paniers pour la fabrication desquels les anciens Bretons étaient renommés, et qui étaient alors si appréciés à Rome, qu'un de ses poëtes satiriques les met au nombre des objets de luxe les plus recherchés.

Il ne fallut rien moins que la persuasive éloquence et les représentations réitérées de Susanne pour amener la fière Bretonne à recevoir les matériaux nécessaires à leur confection, et plus encore pour la faire consentir à les mettre en oeuvre.

On a pourtant dit avec vérité que c'est seulement le premier pas qui coûte. Quand Alda eut enfin surmonté son orgueilleuse résistance jusqu'au point de commencer à faire un panier, elle n'éprouva pas seulement de la satisfaction, mais plutôt, comme on pourrait l'appeler, l'orgueil de l'art, en voyant toutes les esclaves abandonner leurs occupations et leurs différents ouvrages pour s'assembler autour d'elle, et suivre les progrès de son travail en frappant des mains avec tous les témoignages de la plus vive admiration; et quand il fut achevé, elles parurent le regarder comme un prodige de l'intelligence et de l'habileté humaines. Mais un regard approbateur de Susanne fut au-dessus de tous ces suffrages, et, prenant son bras, Alda quitta fièrement sa place à l'approche de Lélia; car la pensée de recevoir ses louanges était plus pénible pour la jeune princesse que tous les châtiments qu'on aurait pu lui infliger. Lélia cependant fit de grands éloges de son ouvrage; elle était enchantée de cet échantillon des talents de l'esclave inutile jusque-là dans la maison de Marcus Lélius, et qui avait été le constant objet du mécontentement et de la colère de son impérieuse maîtresse.

Mais Lélia n'était pas moins disposée à récompenser que prompte à punir; appelant près d'elle la Bretonne, qui ne s'avançait qu'avec répugnance, elle lui exprime sa satisfaction de ce qu'elle avait enfin adopté le parti le plus prudent et le plus sage, en se soumettant à son devoir; elle lui assura que ses fautes passées et ses actes de révolte seraient entièrement oubliés, si elle persévérait dans sa bonne conduite présente.

Tout cela était extrêmement désagréable à Alda, dont l'esprit encore insoumis avait peine à écouter patiemment le langage de supériorité dans lequel était exprimée cette humiliante approbation, et qui se sentait prête à assurer à Lélia que son changement de conduite n'était produit par aucun désir de lui plaire; mais quand Lélia, en témoignage de satisfaction et pour l'encourager à continuer de bien faire, lui offrit, avec un beau vêtement, quelques pièces de monnaie d'argent, marques de faveur qui excitaient l'envie et la jalousie de toutes ses compagnes, le dédain péniblement contenu dans la jeune princesse éclata enfin, et, rejetant les dons qui lui étaient présentés par une maîtresse abhorrée, elle s'écria d'un ton pleine de mépris et d'indignation: “Quoique j'aie daigné faire la travail que vous m'avez imposé, orgueilleuse Romaine, je ne suis pas encore descendue assez bas pour accepter vos présents.”

Et, sans faire attention au coup d'oeil de reproche de Susanne, elle quitta la salle d'un air aussi majestueux que si elle eût été une reine en possession de son trône.

Cette explosion d'orgueil eut pour Alda les plus fâcheuses conséquences. C'était précisément à l'instant où Lélia, qui ne l'avait pas vue depuis sa longue maladie, sentait quelque regret de la barbarie avec laquelle elle l'avait traitée. En voyant ses joues pâles, sa maigreur, et les ravages que le chagrin et les souffrances avaient faits chez cette jeune fille, auparavant si fraîche et si florissante, elle avait éprouvé un désir inaccoutumé d'user envers elle de manières douces et conciliantes; mais la conduite fière et méprisante de la jeune Bretonne ralluma tous ses sentiments hostiles contre elle, et bien des scènes irritantes, peu honorables pour toutes deux, suivirent celle-ci. Alda, comme la plus faible, en fut la victime, et il se passa du temps, bien du temps, avant que Susanne pût obtenir de son amie qu'elle reprît les occupations qui lui étaient prescrites.

Quand enfin elle s'y décida, ce fut par suite de l'influence toujours croissante de la religion sur son caractère: alors, cessant de nourrir ses passions violentes par de continuels combats avec une personne envers qui la résistance ne pouvait jamais être profitable, et dont il était à la fois dangereux et blâmable de provoquer la colère, elle commença à ressentir une grande paix intérieure et beaucoup de calme dans l'esprit.

D'ailleurs Alda comprenait enfin que sur beaucoup de points, dans sa conduite passée, elle n'avait eu elle-même que trop de ressemblance avec Lélia. La religion, ce puissant modérateur des âmes, lui avait appris à écarter les fausses couleurs et le jour décevant sous lesquels l'amour-propre et les illusions de la vanité lui avaient déguisé ses premières actions, et elle s'apercevait qu'elle aussi avait été impérieuse, déraisonnable, dure et sans égard pour les sentiments de ceux qui, d'une manière ou d'une autre, étaient contraints à supporter sa tyrannie. Elle aussi, dans les jours peu nombreux de sa grandeur, avait abusé de la mesure, quoique restreinte, de son pouvoir.

Alda se rappela avec regret beaucoup d'actes d'injuste exigence et d'oppression dont elle avait été coupable, et elle sentait que, si une de ses esclaves se fût trouvée placée sous le joug de Lélia, peut-être eût-elle à peine imaginé que son sort fût plus malheureux qu'il ne l'avait été auprès d'elle; enfin la jeune convertie s'avouait que la coupe amère de l'esclavage avait été portée à ses lèvres par une effet de la justice divine, et qu'elle devait la boire avec résignation.

Ces réflexions l'attristèrent beaucoup; mais elles furent plus puissantes que toute autre chose pour l'aider à vaincre la violence de son caractère. Susanne l'encourageait au milieu de son abattement, en l'assurant que les chagrins de la nature de celui qu'elle éprouvait alors sont profitables à l'âme; qu'ils conduisent à la paix et à la joie, puisque personne ne peut reconnaître entièrement l'étendue de ses torts sans éprouver toutes les souffrances de l'humiliation et des remords; mais que cette reconnaissance est précieuse, puisqu'elle est le premier pas vers le sincère amendement du coeur.

Alda obtint enfin la récompense pour laquelle elle avait si courageusement travaillé; car Lélia lui offrit d'elle-même, quelque temps après, en récompense d'un ouvrage dont elle était très-satisfaite, une journée de congé pour elle et pour Susanne, afin qu'elles pussent voir toutes les deux les courses de chars et les jeux du cirque, ne supposant pas un instant qu'elles eussent la pensée d'employer autrement la faculté de jouir d'une liberté temporaire.

C'était là, en effet, que s'assemblait tout ce qu'il ya avait de gai, de beau, de noble dans la magnifique Rome, et bien peu favorisés véritablement devaient être les derniers des plébéiens s'ils ne trouvaient une occasion d'aller admirer le spectacle nouveau d'un puissant césar, de l'homme qui régnait despotiquement sur les maîtres du monde, remplissant les rôles de musicien, d'acteur et de bouffon.

Quoique ce fût une pompe dépourvue d'attraits pour les jeunes chrétiennes, elles réussirent, non sans difficulté, à se faire jour au milieu de la multitude confuse qui affluait vers le cirque de toutes les rues et de toutes les avenues de la cité impériale, et se hâtait d'y arriver, à la seule exception de la faible enfance, de la vieillesse décrépite, des malades alités, et de ce petit nombre d'hommes heureux sur lesquels avait lui la lumière qui les dirigeait, hors de la voie large de la perdition, par des chemins glorieux, quoique semés d'épines, à la béatitude éternelle. Les membres persécutés de l'Eglise chrétienne de Rome profitaient avec joie de cette occasion offerte par la réunion des grands et du peuple dans un lieu de fêtes publiques, pour se joindre aussi dans un concours d'adoration et de prières, et célébrer les mystères de leur sainte religion.

Ceux-là, quand la foule étourdie et légère était rapidement passée, se voyaient, soit isolés, soit par petits groupes de familles, traversant les rues désertes dans une direction opposée à celle qui conduisait à ce foyer de crimes et de folies, le cirque.

Susanne et Alda suivirent leurs pas à une modeste distance, à travers beaucoup de tours et de détours, qui paraissaient à la jeune Bretonne étonnée un inexorable labyrinthe de maisons, jusqu'à ce qu'elles arrivassent à un quartier désert de la ville, qui n'était pas encore débarrassé des ruines de bâtiments à demi brûlés, et n'était fréquenté par personne, si ce n'est pourtant par les malheureux dont le feu avait fait des mendiants sans asile, et qui venaient y chercher un abri.

Les deux amies s'arrêtèrent enfin devant une grande maison isolée, dont les fenêtres étaient fermées, et qui ne portait aucune trace d'habitation; mais à un certain signal de Susanne, la porte fut ouverte avec lenteur et précaution par un vétéran romain, qui, ayant échangé avec elle un salut silencieux, les admit dans l'intérieur de la maison, et les conduisit dans une pièce spacieuse et délabrée, autrefois la salle de festin d'un ministre de l'empereur Auguste.

Ces murs, alors délabrés, avaient été témoins de fêtes brillantes, des triomphes de la littérature, de l'emphase des discours, des charmes de la musique et de la puissance du chant, quand l'hôte impérial avait daigné honorer de sa présence le festin de son favori, où, assis entre les premiers poëtes de ce siècle célèbre, il jouissait d'une distinction plus élevée que celle que lui-même accordait, entouré de tout ce qu'il y avait de plus renommé dans le génie, les sciences, les lettres et les arts, groupés autour du gracieux patron qui les encourageait.

Le noble propriétaire de cette maison avait péri dans une des sanglantes proscriptions du sombre Tibère, dont il avait encouru la haine en raison de l'amitié que lui témoignait le prédécesseur du tyran, et du respect qu'il persistait à témoigner pour son auguste victime, la vertueuse et infortunée Agrippine. Sa demeure, depuis ce temps, était inhabitée et tombait en ruines. Les ornements et le riche mobilier avaient été pillés, les peintures arrachées des murailles, les statues brisées et défigurées, et il n'y restait plus rien qui pût indiquer que le maître du monde l'avait souvent honorée de sa présence.

Cependant, dans les jours de sa désolation, elle était affectée à un plus noble usage, et devenait le temple du Dieu vivant, qui y était adoré en esprit et en vérité, par la société des saints et la glorieuse armée des martyrs, qui pour l'amour de lui avaient renoncé au monde, indigne de les posséder.

Là ils s'assemblaient pour offrir au vrai Dieu ce pur encens des coeurs, plus précieux à ses yeux que le sang des victimes. Assaillis par la tentation, ils avaient résisté à toutes ses épreuves; poursuivis par la persécution, ses terreurs ne les avaient point ébranlés; et de nouveaux convertis augmentaient chaque jour leur nombre.

Dans les armées, dans les flottes, dans la maison même du barbare Néron, auteur des supplices atroces auxquels étaient condamnés les chrétiens, il y avait de nombreux prosélytes de cette religion réprouvée.

Un autel de pierre non taillée, sur lequel était inscrit le nom du Dieu vivant, occupait la place du siége d'honneur qui avait été destiné à un prince de la terre; et la voûte spacieuse répétait maintenant de plus doux sons que les nobles chants de Virgile, les vers brillants d'Horace, ou les élégantes fictions d'Ovide, puisqu'elle retentissait des psaumes de Sion et de la séraphique mélodie des hymnes chrétiennes, ainsi que des voix de la prière et de l'adoration, qui portaient sur les ailes de la foi les coeurs brûlants d'un saint amour, au delà des étroits confins de la sphère terrestre, en la présence du Très-Haut.

La fontaine de marbre, placée au milieu de la salle, d'où avaient coulé les eaux parfumées, et qui avait servi à des usages de luxe et de plaisir en répandant une délicieuse fraîcheur dans la salle d'apparat, et en humectant les convives de sa rosée odoriférante pendant qu'ils s'étendaient, après le banquet, sur leurs lits de pourpre, maintenant consacrée à un meilleur et plus noble usage, fournissait le pur élément dans lequel étaient baptisés ceux qui s'étaient convertis à la foi chrétienne. Là Susanne conduisit sa jeune prosélyte, et apprit au saint prêtre qui était en ce lieu qu'elle désirait recevoir ce sacrement et entrer dans le sein de l'Eglise.

Le vénérable vieillard fixa pendant quelques instants sur la jeune Bretonne un regard doux et scrutateur; puis il lui dit: “Connaissez-vous, ma fille, les périls auxquels vous vous exposez en devenant un membre de cette Eglise persécutée? car, quelque désir que nous ayons d'en accroître le nombre, nous n'admettons personne sans l'en avoir averti, dans la crainte que, lorsque viendra pour les nouveaux chrétiens l'heure de la tentation et d'une persécution cruelle, ils ne déshonorent le nom du Seigneur en refusant de le confesser.

—Mon père, répondit Alda, je ne me présente pas ici légèrement, ni dans l'ignorance de ce qui peut m'attendre. J'ai fait le mal, j'ai aveuglément servi et adoré les faux dieux; maintenant que la lumière de la vérité m'a été heureusement révélée, je désire ardemment jeter au pied de la croix le lourd fardeau de mes péchés, de mes erreurs et de mes folies, afin de pouvoir embrasser et conserver le bienheureux espoir de l'éternelle vie. Je suis prête à laver les sombres taches de mon existence passée, non-seulement dans les eaux du baptême, mais encore, s'il est nécessaire, dans le plus pur de mon sang.

—Tu es heureuse, ma fille, et puisses-tu être bénie dans ta foi, répondit le prêtre; car tu es semblable au marchand de l'Evangile, qui ayant découvert une perle de grand prix, vendit pour l'acheter tout ce qu'il possédait.”

Alors il donna le sacrement saint du baptême à la jeune Bretonne, ainsi qu'à deux dames romaines, à un centurion et à une esclave parthe, tous étant revêtus de la robe blanche des néophytes; et aussitôt que la cérémonie fut achevée, la pieuse assemblée s'unit dans des chants sacrés qu'elle éleva vers le ciel.

Ce fut avec des sentiments inexprimables de bonheur, de crainte et de respect, qu'Alda prit part pour la première fois à cet acte public de son nouveau culte, et elle écouta dans une extase de dévotion et de sainte attention les paroles inspirées et les vérités divines contenues dans cette partie des Ecritures qui fut lue à la pieuse assemblée, et suivie d'un discours dans lequel ces vérités étaient expliquées, commentées, et les préceptes sacrés de la foi chrétienne solennellement enseignés aux nouveaux convertis.

Ensuite le sacrement de la communion fut administré, et le sacrifice terminé par un chant d'action de grâces; après quoi tous les membres du petit troupeau se séparèrent, en se faisant, selon l'usage, un adieu solennel; car ils se quittaient toujours avec la pensée que quelques-uns d'entre eux pouvaient être appelés à sceller de leur sang la profession de leur foi avant que la congrégation s'assemblât de nouveau. Plusieurs étaient tombés victimes de la persécution depuis qu'ils s'étaient réunis pour la dernière fois dans ce lieu d'adoration: le prêtre, en terminant son discours, avait fait une allusion touchante à cette circonstance, et montré les places vacantes et récemment occupées par leurs frères martyrs. Il avait fortement recommandé leur exemple aux nouveaux membres de l'Eglise, et prié pour qu'eux, lui-même et tous ceux qui étaient présents, pussent recevoir le don d'un ferme courage et d'une foi suffisante, afin de suivre la céleste et brillante route que ces nobles martyrs avaient suivie.

Les glorieuses victimes qu'on avait mentionnées étaient, comme Susanne l'apprit à Alda lorsqu'elles se furent séparées du reste du troupeau pour retourner à leur demeure, ces chrétiens dont elle lui avait montré les feux et le sacrifice du balcon de la maison de Marcus Lélius.

Les deux jeunes chrétiennes étaient de retour une heure avant les gens de la maison, qui étaient allées au cirque, et près duquel elles avaient passé en s'entretenant doucement de l'événement solennel de ce jour. Leur tranquille joie fut promptement troublée par l'arrivée de la foule étourdie qui revenait enivrée de scènes tumultueuses auxquelles elle avait assisté depuis le commencement du jour.

Les manières bruyantes et licencieuses de ces gens choquèrent les deux jeunes amies; elles formaient un étrange contraste avec la tenue calme et sainte de l'assemblée chrétienne qu'elles venaient de quitter. Elles ne pouvaient s'empêcher de se demander si c'étaient réellement là des êtres de la même espèce que ceux qui emploient au service de Dieu les jours qu'il leur est donné de passer sur la terre. Elles frissonnaient en pensant que ces infortunées créatures possédaient un principe impérissable, et responsable, hélas! d'immortalité, qu'elles exposaient follement à une perte éternelle.

C'était du balcon élevé du palais de Marcus Lélius que les deux amies voyaient le retour de la foule bruyante qui venait de quitter le cirque, et ce fut avec un mélange de regret, d'indignation et de pitié qu'elles entendirent leurs invocations à leurs dieux et à leurs déesses païennes, dont les statues étaient portées sur des lits, devant le chariot de l'empereur. Les Romains ne se faisaient pas scrupule de lui adresser aussi le langage d'une profane adoration, qu'il osait accepter avec la même impiété, quoique, dans le fond de son coeur, il sentît bien qu'il était un misérable, souillé du meurtre de sa femme, de son frère, de sa mère, et de mille autres crimes odieux qu'on ne peut citer. Et ce n'était pas la moins atroce de toutes ses actions que la persécution cruelle élevée contre les innocents chrétiens, pour les punir comme les auteurs de l'incendie de Rome, dont lui-même était coupable, afin de détourner sur eux l'indignation des milliers d'individus que ce feu avait ruinés et laissés sans asile.

Mais en vain dévouait-il ces innocentes victimes aux tortures que les lois sanguinaires des Romains infligeaient aux incendiaires; chacun le connaissait comme le véritable criminel, le monstre impérial, qui, comme le rapporte Suétone, “vêtu de ses habits de théâtre, était monté sur la tour du palais de Mécène pour jouir du spectacle de l'incendie, tandis qu'il chantait l'embrasement de Troie en s'accompagnant de la lyre;” qui ensuite prêta ses propres jardins aux citoyens de Rome, afin qu'ils pussent contempler plus commodément les souffrances dues à ses propres crimes, et que lui-même imposait sans remords aux malheureux chrétiens. Et les Romains dégradés pouvaient se plaire au spectacle des tortures de ces infortunés, tandis qu'ils adressaient le langage de la flatterie et offraient les honneurs divins à l'homme que tous reconnaissaient pour l'abominable auteur du crime!

CHAPITRE VII

Il y a au-dessus de nous un monde où les adieux sont inconnus; toute une éternité d'amour, destinée aux bons seulement. Et la Foi nous montre celui dont la mort nous sépare transporté dans cette sphère de bonheur.

(MONTGOMMERY.)

Le temps qui suivit immédiatement le baptême de la jeune Bretonne fut l'époque la plus tranquille qu'elle eût connue dans sa vie. Elle avait cessé de résister aux ordres de Lélia; elle accomplissait sa tâche avec une dignité calme, et se conduisait envers ses compagnes d'esclavage non pas peut-être avec la bienveillante courtoisie qui caractérisait les manières de Susanne à l'égard de tout le monde, mais avec une certaine élévation polie qui ne recherchait leurs attentions ni ne repoussait leurs avances. Elle et Susanne se montraient également résolues dans leurs refus de participer à aucun de leurs complots pour tromper leur maîtresse, ou d'entrer en aucune intrigue des partis qui divisaient la maison de Marcus Lélius; au contraire, elles faisaient tous leurs efforts pour rétablir entre eux la paix et l'harmonie.

Susanne et Alda avaient peu d'occasions de se rendre aux assemblées de leur culte secret; mais quand ces occasions se présentaient, elles en profitaient avec joie et reconnaissance, et s'efforçaient avec ardeur de les faire tourner au profit de leur salut éternel.

La ville de Rome ruisselait encore du sang de leurs frères, et chaque fois qu'elles visitaient le lieu de leur réunion, elles trouvaient quelques vides nouveaux dans le petit troupeau; quelques victimes avaient succombé devant l'insatiable cruauté de Néron et des ses licencieux courtisans, qui haïssaient les chrétiens pour leurs vertus mêmes, et ne pouvaient leur pardonner le contraste frappant que présentaient la régularité de leur conduite et la pureté de leur vie avec la honteuse sensualité de la leur.

Susanne avertissait Alda de se préparer à ce moment redoutable où elles aussi pouvaient être appelées à donner de la fermeté et de la sincérité de leur foi un témoignage dont la seule prévision était capable de faire trembler les plus hardis.

“J'ose espérer que je ne reculerai devant aucun de ceux qui me seront demandés, quelque terribles qu'ils soient, répondit la jeune enthousiaste, les yeux étincelants.

—Je prie pour que mon âme soit fortifiée contre la faiblesse de ma nature mortelle,” dit Susanne, qui, d'une organisation plus frêle et d'un tempérament plus faible que la jeune Bretonne, sentait moins de confiance en ses propres forces, mais qui était encouragée par la conviction que, si elle était condamnée à de cruelles tortures, la constance pour les supporter lui viendrait d'une source plus élevée que celle qu'elle tirait de ses propres facultés.

Si cette épreuve lui eût été imposée, elle l'aurait supportée avec autant de fermeté, sinon de hardiesse, que la plus héroïque des martyrs chrétiens; mais sa foi n'était pas appelée à donner ce témoignage de sa sincérité. Son salut avait été assuré d'une autre manière, et le prix de sa noble course allait lui être accordé; car son céleste et pur esprit avait reçu un plus doux appel pour entrer dans la joie du Seigneur.

Les progrès silencieux, mais certains, d'une consomption s'étaient déjà fait sentir et avançaient rapidement, insensibles d'abord à elle-même, parce que les seuls indices visibles étaient une langueur et une faiblesse croissantes, une petite toux sèche et un amaigrissement général de son corps, déjà fragile et délicat; tandis que la rougeur passagère qui animait son teint, et l'éclat de ses grands yeux noirs, trompaient tous ceux qui vivaient autour d'elles, et leur persuadaient qu'un changement heureux s'était opéré dans sa frêle constitution.

Alda, qui n'avait l'expérience d'aucun genre de maladie, principalement de ces affections lentes, trop fréquentes parmi les femmes délicates dont la constitution a été énervée par des occupations sédentaires et les raffinements des nations civilisées, alors parfaitement inconnus aux femmes robustes et actives de son pays, fut la première à féliciter Susanne de ce mieux apparent.

“Ne sais-tu pas, ma chère Alda, que la rougeur qui teint maintenant mes joues n'est que la brillante et trompeuse livrée de la mort?” répondit Susanne avec calme.

Mais Alda refusait obstinément de croire à une telle assertion. L'idée de la mort de Susanne dans la première fleur de la jeunesse ne serait jamais entrée dans son esprit. C'était un trop affreux malheur à joindre à toutes ses infortunes passés, disait-elle, et elle ne croirait jamais que cela pût arriver, surtout tant que les joues de son amie auraient cette fraîcheur et que ses yeux brilleraient d'un pareil éclat.

Susanne lui dit que chaque heure la conduirait maintenant vers la tombe; Alda ne voulut même pas l'écouter. Si elle avait vu son amie étendue sur un lit de douleur, pâle, incapable d'agir et faisant entendre des plaintes et des soupirs, elle aurait ouvert les yeux sur son danger; mais Susanne souffrait peu, et elle dépérissait imperceptiblement comme une fleur éphémère qui se fane et meurt avant que les orages de l'automne arrivent pour la dépouiller de ses feuilles délicates.

Elle ne soupirait pas, ne proférait aucune plainte, mais continuait de s'occuper de son travail ordinaire, et ses efforts bienveillants pour se rendre utile à chacune ne devaient cesser qu'avec sa vie.

Une nuit, cependant, qu'elle avait beaucoup de fièvre, se sentant plus agitée et respirant avec plus de difficulté qu'à l'ordinaire, vers la pointe du jour elle dit à Alda: “Il y a dans l'air de cette chambre quelque chose qui m'oppresse. Il me semble que je me trouverais mieux si je pouvais respirer l'air frais du matin sur le balcon élevé du palais.”

Alda pensa de même, et aussitôt qu'il fit tout à fait jour elles montèrent sur le balcon. La matinée était parfaitement belle, et Susanne se trouva d'abord très-soulagée; mais, après avoir fait quelques tours, elle se plaignit d'une grande faiblesse, et Alda la conduisit à un des siéges qui étaient sur le balcon.

“Non, pas ici, mon amie, dit Susanne, pas ici; place-moi vers l'orient.

—Afin que tu puisses voir le soleil levant? dit Alda. Vois: les étoiles disparaissent, et ses rayons se réfléchissent déjà sur le bord de l'horizon.

—Afin que je puisse regarder une fois encore du côté de la terre de mes pères; du côté de Jérusalem, cette ville autrefois privilégiée, mais condamnée maintenant, dont le souvenir déchire mon coeur et trouble le moment de mon départ, répondit Susanne avec une profonde émotion. Car, hélas! continua-t-elle en frappant sa poitrine, ses jours sont comptés, et l'heure de sa désolation est proche. La gloire d'Israël n'est plus, et bientôt vont s'accomplir les paroles de la prophétie qui dit que ses enfants seront rejetés de son sein et errants sur la terre. O Jérusalem! Jérusalem! à quoi peuvent te servir mes larmes, quand le Roi du ciel a vainement pleuré sur toi? Cependant, quelque coupable que tu sois, il m'est doux de penser que mes yeux ne verront pas les maux qui vont tomber sur toi. Car si le moment de ta chute est proche, il n'arrivera pourtant pas pendant ma vie; et quoique le cri de mon peuple doive être entendu de toute la terre, tant sa misère est grande, il ne frappera pourtant pas l'oreille insensible de la mort.”

Ici la jeune Juive s'arrêta accablée par la cruelle perspective de la ruine prochaine de son pays, et, étendant ses bras vers l'orient, elle leva au ciel des yeux baignés de larmes, tandis que ses lèvres se remuaient silencieusement, comme si elle eût prié avec ferveur pour ses frères infortunés.

Alda, qui ne pouvait sans attendrissement contempler sa douleur, l'attira sur son sein et baisa tendrement ses joues décolorées. Susanne lui rendit doucement ses caresses. Après une pause de quelques instants Alda lui dit: “Je t'ai souvent entendue faire allusion à ton pays; mais c'est aujourd'hui la première fois que tu en prononces le nom.”

Susanne répondit en soupirant: “Il y a des douleurs qui sont éloquentes, comme la tienne, mon Alda; car le nom de la Bretagne est toujours sur tes lèvres, et il semble que ce soit un soulagement pour toi de communiquer tes regrets à tout ce qui t'entoure. Les miens n'étaient pas de nature à s'évaporer en paroles; j'aimais à les renfermer dans mon âme. Quand le nom de ma coupable mais chère patrie était prononcé devant moi, je tressaillais comme si le glas de ma mort eût frappé mon oreille et qu'une flèche eût percé mon coeur. Dans les heures tranquilles de la nuit, je m'éveillais pour penser à elle et pleurer; et bien souvent je me suis levée, quand l'aurore était encore incertaine et vaporeuse, afin de contempler le lever du soleil, en pensant que ses glorieux rayons souriaient déjà sur les plaines de la Judée, se réfléchissaient dans les eaux du Jourdain, et doraient, à Jérusalem, le dôme du temps du Seigneur.”

Alda prit la main amaigrie de Susanne, et, la pressant tendrement sur ses lèvres, lui dit: “Tu as donc laissé dans ton pays des liens de famille, dont le souvenir ajoute à tes regrets?”

Susanne hocha tristement la tête, et répondit, tandis que des larmes abondantes coulaient de ses yeux: “Alda, ma soeur, écoute-moi, je ne te cacherai rien à cette heure, peut-être la dernière de notre constante intimité, car mes jours ici-bas seront de peu de durée: je m'évanouis comme une ombre, et bientôt je ne serai plus.

“Mon père était un homme riche et savant, l'un des chefs de la tribu royale de Juda, et j'étais son unique enfant, tendrement aimée et précieuse à sa vue; car ma mère, qui avait été l'objet de ses plus chères affections, était morte en me donnant le jour.

“Je fus élevée avec délicatesse, et soigneusement instruite dans la musique, la broderie, et tous les autres talents habituellement cultivés par les filles de Jérusalem, et je passais pour exceller dans tous. Quand je fus un peu plus avancée en âge, mon père, dont j'étais devenue la société la plus chère, prit plaisir à diriger mon esprit vers les branches les plus élevées des études qui faisaient ses délices; et, sous sa direction, j'acquis la connaissance des langues orientales et une idée générale des sciences.

“L'étude des Ecritures était un de nos plus grands plaisirs, quoique nous les lussions alors sans les comprendre; car nos yeux n'étaient pas encore ouverts, et nous ne pouvions voir de quelle manière merveilleuse les paroles des prophètes s'étaient accomplies de notre temps.

“Un soir, dans notre habitation d'été, au pied du mont Liban, mon père et moi nous étions assis sous le portique placé devant la route qui conduisait à Jérusalem. Je lisais tout haut, comme j'en avais l'habitude, un passage du livre sacré, et l'endroit que j'avais choisi était le cinquante-deuxième chapitre du prophète Isaïe. Un voyageur qui venait de Jérusalem s'arrêta devant le portique, et, appuyé sur son bâton, se mit à écouter. Mon père, conformément à l'hospitalité de notre nation, l'invita à entrer et à s'asseoir. L'étranger salua pour remercier de cette politesse; mais il resta debout, quoiqu'il parût se joindre à nous, et me fit signe de continuer ma lecture.

“Quand j'eus terminé le chapitre, il posa sa main sur mon épaule, et me dit: “Jeune fille, comprends-tu de qui ces paroles sont écrites?”

“Je regardai mon père, afin qu'il parlât pour moi, car j'étais timide, et je craignais de répondre à l'étranger, dont les manières quoique douces, étaient imposantes; et mon père lui dit: “Il faut que tu ne sois pas Israélite pour ignorer que ces paroles s'appliquent au Messie promis, cette consolation d'Israël, que nous attendons encore.

“—L'attendez-vous encore? reprit l'étranger d'un ton de surprise. Comment comprenez-vous alors les quatre derniers versets du neuvième chapitre du livre du prophète Daniel?”

“Mon père prit le rouleau de mes mains, lut le passage attentivement, et l'étranger le força de convenir que, d'après ce calcul, le temps devait être déjà passé. Ensuite l'étranger appela plus particulièrement notre attention sur ces paroles: “Et après soixante-deux semaines on fera mourir le Messie, mais pas pour lui-même.” Puis, revenant au livre du prophète Isaïe, il lut tout haut le cinquante-troisième chapitre, commençant par ces mots: “Qui a cru à nos paroles, et à qui le bras du Seigneur s'est-il révélé?”

“Mon père pâlit en l'écoutant; car c'était un homme réellement saint et bon, dans le coeur duquel l'amour de la vérité était supérieur à tous les préjugés: et reprenant le rouleau des mains de l'étranger, il lut d'une voix altérée le douzième et le treizième verset du onzième chapitre du livre de Zacharie: ”?.. Ainsi ils donnèrent pour moi trente pièces d'argent. Et le Seigneur me dit: “Jetez-le au potier, le prix auquel j'ai été acheté.” Et je pris les trente pièces d'argent, et je les jetai au potier, dans la maison du Seigneur.”

“De qui ceci est-il écrit?” dit mon père. Et les yeux de l'étranger s'enflammèrent; car il répondit: “De Celui que les enfants d'Israël mirent à prix quand ils donnèrent trente pièces d'argent au traître qui le leur livra, et qui, quand il se repentit d'avoir trahi le sang innocent, prit les trente pièces d'argent, les jeta dans le temple devant le grand prêtre, sortit et alla se pendre. Et le grand prêtre, ayant pris conseil, dit: “Il n'est pas permis de mettre cet argent dans le trésor, parce que c'est le prix du sang;” et ils en achetèrent le champ d'un potier pour enterrer les étrangers.

“Mon père frappait ses mains, et regardait l'étranger dans le doute et la perplexité; celui-ci continua: “Le même prophète ne dit-il pas: Et ils regardèrent Celui qu'ils ont percé, et ils le pleureront comme on pleure un fils unique? Et encore: Lève-toi, mon épée, contre le berger, contre l'homme qui est mon compagnon, dit le Seigneur des armées; frappe le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées?” Et il continua d'indiquer les passages des prophètes et des psaumes qui avaient rapport à la venue de Notre-Seigneur sur la terre, et montra le merveilleux accomplissement des moindres circonstances dans le crucifiement de Jésus-Christ, comme étant prédit par les prophètes; enfin mon père ne put s'empêcher de s'écrier, comme le centurion romain: “En vérité, Celui-ci était le Fils de Dieu!” et, déchirant ses vêtements, il s'écria: “Malheur à nous, car nous n'avons pas connu le temps de notre visitation!

“—Alors, dit l'étranger, crois-tu que celui que ton peuple a méchamment crucifié était le Messie attendu, le Fils éternel de Dieu?

“—Le livre, le livre m'a éclairé et m'a convaincu de péché dans ma première incrédulité, dit mon père, posant la main sur le rouleau.

“—Ce livre aussi contient ton pardon pour tes fautes passées, reprit l'étranger, si tu veux être baptisé du baptême de la rémission des péchés.”

“Je tremblais dans l'excès de mon émotion; car ma conviction avait précédé celle de mon père, quoique jusque-là j'eusse gardé le silence; et quand mon père se leva pour accompagner le saint homme jusqu'au ruisseau limpide qui coulait devant la maison, je rejetai mon voile et les suivis en m'écriant: “Qui empêche que je ne prenne part à cette grande oeuvre du salut?” Et mon père et moi fûmes baptisés au même instant.

“Mon père n'était pas un prosélyte tiède et tremblant; sa conviction de la vérité du christianisme était profonde, ardente, et il se hâta de le proclamer devant tous les hommes. Ses mais l'avertissaient du péril imminent auquel il s'exposait en agissant ainsi; car les Juifs étaient animés d'une haine mortelle conter tous ceux qui confessaient le nom de Jésus-Christ; mais il ne voulut écouter aucun de ces conseils, qu'il trouvait lâches et timides, et continua de confesser sa croyance et d'en donner les motifs, proposant hardiment de les discuter avec ses compatriotes.

“En peu de temps il devint victime de leur fureur; car, se trouvant incapables de confondre ses raisonnements ou de le réduire au silence, ils s'assemblèrent en tumulte et le lapidèrent.

“Tu as été une fille infortunée, Alda, et tu peux te figurer ce que furent mes sentiments dans cette horrible circonstance. Je ne m'étendrai pas sur ma douleur; elle fut profonde, amère et durable; mais, dans ce moment, à peine pus-je en sentir toute l'immensité; car elle tomba sur moi comme un coup de foudre qui sembla paralyser toutes mes facultés sous son accablante influence.

“Au moment du martyre de mon père j'étais sur le point d'épouser Azor, fils unique de mon oncle, à qui j'avais été fiancée dès mon enfance. Nous étions tendrement attachés l'un à l'autre; mais mon oncle, apprenant, à la mort de mon père, que moi aussi j'étais chrétienne, rompit le contrat, de peur que je ne convertisse son fils à cette foi persécutée; et, non content de s'emparer de tout mon riche héritage, il me vendit comme une esclave au frère de Marcus Lélius, qui allait revenir à Rome avec la légion de vétérans qu'il commandait. Celui-ci m'amena avec lui, et me donna à sa nièce Lélia. Depuis ce temps (quatre ans environ) j'ai vécu dans l'esclavage.

“—Hélas! dit Alda, ton sort, je l'avoue, a été beaucoup plus cruel que le mien.

“—D'autant plus cruel, dit Susanne, que les maux de la guerre et les torts de nos ennemis sont plus faciles à supporter que ceux qui nous viennent des êtres destinés par la Providence à devenir nos protecteurs naturels; mais continuons. Le souvenir de mon père, de mon pays et de mon cher Azor pesait lourdement sur mon coeur. Ajoutons à cela tout ce que la contrainte de l'esclavage avait d'étrange pour moi, élevée, pour ainsi dire, dans le sein de l'indulgence, et n'ayant jamais eu un désir qui ne fût satisfait, jusqu'au moment où j'étais devenue si cruellement orpheline. Je sentais cependant que ces infortunes et ces douleurs n'étant pas causées par ceux à qui j'appartenais, il eût été injuste et ridicule de montrer envers eux de la colère ou de l'indignation; je tâchai donc, au contraire, de me conduire de la manière qui serait le plus agréable à mon Père céleste, c'est-à-dire avec résignation et douceur, et de me soumettre à l'autorité de mes maîtres dans tout ce qui n'avait rien de coupable en soi-même.

“Quand on eut vu que j'étais patiente et honnête, que je possédais plusieurs connaissances utiles, et que je paraissais résignée à mon sort, on me traita avec confiance et bonté, et l'on m'accorda plus de liberté qu'on n'en laissait à mes compagnes d'esclavage.

“Je ne déclarai pas ma religion; mais je n'aurais pas hésité à le faire si j'avais cru que ce fût de la moindre utilité à la cause du christianisme. On n'exigea pas de moi que je me joignisse aux cérémonies du culte païen; car les Romains ne paraissent pas attacher la moindre importance aux opinions religieuses de leurs esclaves: du moins, dans la maison de Marcus Lélius, chacun, comme tu as pu le voir jusqu'ici, est libre de suivre sa croyance ou ses superstitions nationales, sans être questionné ni contraint; et j'avoue avec regret que je n'ai réussi à faire impression sur aucun d'eux au sujet des vérités du christianisme, à l'exception d'une jeune esclave grecque, qui est morte depuis.

“Lorsque j'entrai pour la première fois dans une ville idolâtre, je fus indignée, au delà de toute expression, des choses abominables et des grossières superstitions qui s'offrirent à mes yeux, quelque limitées que fussent les occasions que j'avais d'être témoin des moeurs de ses habitants, qui tous me parurent plongés dans les ténèbres d'une mort spirituelle. Je ne savais pas alors que l'Eglise chrétienne fût établie à Rome et s'y étendît rapidement, parce que les convertis étaient obligés de se conduire avec les plus grandes précautions. Ainsi moi, étrangère, obscure et esclave, je ne connaissais pas l'existence d'un seul membre de l'Eglise, et je croyais être dans Rome la seule qui en fît partie, jusqu'à ce que, observant attentivement les moeurs simples et pures d'un noble matrone appelée Pomponia Grécina, et comparant sa conduite et sa conversation avec les manières hardies et licencieuses des autres dames romaines qui fréquentaient la maison, j'éprouvai la secrète conviction qu'elle aussi était chrétienne. Il y avait une morale et sublime beauté dans tous ses sentiments, et ses paroles me paraissaient ne pouvoir provenir que des lèvres d'une personne en qui se trouve la connaissance de la vérité. Quand elle parlait de vertu, d'abnégation, de charité, de bienfaisance et de pardon des injures, je ne pouvais m'y tromper; et plus d'une fois je reconnus les paroles mêmes de l'Ecriture, qui s'échappaient de sa bouche, découlant de son coeur. Je fus certaine alors qu'elle était chrétienne; et, quoique je ne fusse présente que dans la condition d'esclave, je ne pus m'empêcher de lever de temps en temps les yeux pour rencontrer les siens, avec un regard qui lui apprît que dans tous ceux qui étaient présents il se trouvait au moins un coeur qui sentait comme le sien, et qui possédait la connaissance du vrai Dieu. Car, jugeant de ses impressions par les miennes, je pensais que, dans cette ville idolâtre, elle regarderait comme un bonheur de pouvoir entrer en union de sentiment sur ce sujet, même avec une esclave. Et je ne m'étais pas trompée; car un jour elle me prit à part et me dit: “Vous partagez la vraie foi, jeune fille?”

“Je le lui avouai avec joie. Elle me demanda comment cela était arrivé, et je lui racontai brièvement mon histoire. La noble dame versa des larmes, et, en m'embrassant avec l'affection d'une mère, elle me dit: “Je tâcherai d'obtenir votre liberté de Lélia, et vous serez pour moi comme ma fille; car je suis chrétienne.”

“Oh! Alda, comme mon coeur palpita dans mon sein à ces paroles, et combien de vaines, bien vaines espérances s'y épanouirent pendant quelques courts mais délicieux moments, tandis qu'elle me parlait! Ces espérances n'étaient pas toutes du ciel, et elles moururent de la mort de celles de la terre; car je pensais, hélas! je n'avais jamais cessé de penser à Azor!

“La généreuse Pomponia demanda ma liberté à Lélia, offrant de payer pour ma rançon tel prix qu'il lui plairait d'exiger. Lélia ne voulut pas se séparer de moi; car l'argent n'était pas une considération pour elle, et je lui étais fort utile; je crois cependant qu'elle aurait cédé aux instances de Pomponia et à mes larmes si son père ne fût malheureusement entré dans ce moment, et ne lui eût défendu de se défaire d'une esclave que son oncle lui avait donnée.

“La vérité est qu'il détestait Pomponia, et cherchait une occasion de lui être désagréable, afin qu'elle s'abstînt de venir chez sa fille, parce que la gravité et la pureté de ses moeurs imposaient une grande gêne à la licence de ses hôtes.

“Pomponia fit tous ses efforts pour me consoler de la perte de mes espérances, et à cause de moi vint plus fréquemment que jamais dans la maison; quelquefois aussi elle obtint de Lélia qu'elle me permît d'aller chez elle pour donner à sa petite fille des leçons de broderie. C'est ainsi que j'eus l'occasion d'assister aux assemblées des chrétiens à Rome. Elle avaient premièrement eu lieu dans la propre maison de Pomponia; mais de sévères accusations s'étaient élevées contre elle: on lui reprochait de cherche à introduire dans Rome une superstition étrangère et ridicule. Il en fut référé à la juridiction de son mari, qui, conformément aux anciens usages en de telles circonstances, assembla un certain nombre de ses parents, et, en leur présence, instruisit cette affaire; et, quoique par affection pour elle il décida que l'accusation était sans fondement, il cru devoir l'obliger à prendre plus de précautions à l'avenir, et à pratiquer sa religion en secret.

“Tu peux te rappeler, Alda, que tu as souvent observé une noble matrone romaine qui me saluait toujours à la fin du service quand nous étions à la réunion des chrétiens.

—Et qui, dit Alda, n'était pas moins distinguée par la douceur et la dignité de son maintien que par la profondeur de son deuil?

—Elle a toujours porté ce deuil, reprit Susanne, depuis la mort de sa chère et intime amie, Julia, la fille de Drusus, dont la fin tragique fut l'effet des artifices de Messaline, la première femme de l'empereur Claude. Bien des années se sont passées depuis ce triste événement; mais elle n'a jamais quitté le deuil, et ne cessera de pleurer son amie.

—Comme je te pleurerais si j'avais le malheur d'être privée de toi, dit Alda en embrassant tendrement Susanne.

—Non, Alda, ce n'est pas ainsi qu'une chrétienne pleure une chrétienne. La principale cause de la douleur de Pomponia pour la perte de son amie, c'est qu'elle a été enlevée sans ce qui nous assure une éternelle vie, et qu'elle est morte idolâtre, comme elle avait vécu. Ah! Alda, combien nos espérances sont plus consolantes, au moment de la séparation, qu'elles ne l'eussent été si tu avais persisté dans tes superstitions druidiques, qui eussent rendu éternelle notre prochaine séparation!

—Ne parle pas de séparation entre nous, dit Alda en fondant en larmes et se serrant contre son amie.

—Penses-tu donc qu'elle ne soit pas pénible pour moi aussi? reprit Susanne. Seulement j'ai appris à me soumettre en toutes choses à la volonté de notre Père céleste. Mais tu n'as pas entendu la fin de mon histoire, et je ne veux rien te cacher. Un jour que Lélia m'avait donné plusieurs commissions pour lesquelles j'avais à parcourir différents quartiers de Rome, en traversant le champ de Mars, je fus accostée par un mendiant qui saisit mon vêtement pendant que je passais, et tendit la main pour me demander la charité, avec un air égaré et une importunité pressante, dont je fus presque alarmée. Ses habits et tout son extérieur annonçaient une si profonde et abjecte misère, que je m'arrêtai immédiatement pour lui donner un petit secours; je venais de recevoir de Lélia un cadeau en argent, et je n'ai jamais refusé d'elle ces petits témoignages de bonté, parce qu'ils m'offrent les moyens de soulager la détresse de mes semblables. Mais avant que j'eusse pu lui remettre ma faible aumône, il s'écria dans ma propre langue: “Donnez-moi les moyens d'acheter quelque nourriture, ou je meurs!” Sa voix alla jusqu'à mon coeur, je le regardai en face: c'était mon oncle, celui qui m'avait vendue et mise en esclavage. Il me reconnut aussi, jeta un cri perçant quand nos yeux se rencontrèrent, et s'écria: “Tu m'as donc trouvé, ô mon ennemie?” Il voulait fuir; mais les forces lui manquèrent, et il tomba à mes pieds.

—Eh bien! Susanne, quels reproches lui adressas-tu?

—Ah! Alda, je ne pensai pas à lui faire des reproches quand je le vis si misérable. Je le relevai et ne prononçai qu'un mot, car je ne pouvais en articuler un autre, c'était: Azor!

“A ce nom, il se précipita sur la terre avec un cri d'agonie, et couvrit sa tête de terre, en arrachant ses cheveux et sa barbe avec toute la violence d'un profond désespoir.

“Ma tête s'égara; je restais pâle, tremblante, et frémissant d'horreur. Je faisais de vains efforts pour le questionner sur la cause de ses angoisses; je ne pus proférer que ces mots: “Azor! Azor!”

“Mon malheureux oncle, tournant sur moi ses yeux rouges et hagards, saisit convulsivement ma robe, et s'écria d'une voix rauque et entrecoupée: “Pourquoi questionner un vivant sur un mort? J'avais un fils, mais il n'est plus! je t'ai dépouillée de ton héritage pour augmenter ses richesses; la malédiction l'a poursuivi, il est devenu la proie de mes ennemis.

“Je t'ai vendue, afin que tu ne pusses pas mettre sa vie en danger en le convertissant à la croyance des Nazaréens; mais il est devenu l'un d'eux, en dépit de toutes mes précautions, et les Juifs, se levant contre lui, l'ont lapidé, comme ils avaient lapidé ton père; et quand je volai au lieu de son supplice pour enlever ses restes déchirés, ils m'insultèrent dans ma misère, me retinrent et me dirent: “Es-tu aussi l'un d'eux?” Je leur reprochai ce qu'ils avaient fait, et leur rappelai les malédictions prononcées contre eux pour tout le sang innocent qu'ils avaient répandu dans la ville. Alors ils m'accusèrent auprès des Romains comme un homme séditieux et un ennemi de César: ils se saisirent de mes richesses, me jetèrent en prison, et finalement m'amenèrent ici pour comparaître devant l'empereur Néron. Mais celui-ci vit que j'étais seulement un père malheureux et désolé, conduit au délire par le crime et l'infortune, et il ordonna qu'on me mît en liberté. Cependant il ne prit aucune mesure pour ma subsistance ou mon retour à Jérusalem, et depuis plusieurs jours je suis errant dans cette ville idolâtre des gentils, sans asile, sans ressources, souvent mourant de faim, et ne me soutenant que par les aumônes des esclaves. Méprisé et repoussé par tous les hommes, même les plus abjects, je me cache la nuit dans des maisons à demi brûlées, dans les ruines et la cendre; je cherche le repos, et je ne le trouve pas, car la main du Seigneur est contre moi.”

“J'ai souvent été étonnée, Alda, d'avoir pu écouter un semblable récit aussi tranquillement que je le fis; mais j'étais soutenue, en ce moment d'inexprimable angoisse, par une force plus puissante que la mienne. D'ailleurs je ne pouvais m'occuper de moi-même dans ce funeste moment; je pensais seulement à l'homme infortuné qui était devant moi. Ses crimes passés étaient oubliés; tout ce que je me rappelais, c'est qu'il était le frère de mon père et le père d'Azor. Je ne voyais que sa misère. J'essayai de lui donner des paroles de consolation, de lui dire qu'il y avait un pardon, même pour lui, dans le repentir et la foi au Sauveur crucifié des hommes, qui était mort pour la rémission des péchés de tous. Mais il ne m'écoutait pas; je crois même qu'il ne comprit pas ce que je lui disais; car il s'enfuit avec des cris terribles, en dépit de tous mes efforts pour le retenir, et jamais je ne l'ai revu depuis, jamais je n'ai pu apprendre ce qu'il était devenu. Sa raison l'avait évidemment abandonné, et je crains qu'il n'ait péri misérablement. Quant à moi, je me suis désolée d'abord comme un être sans espérance; mais depuis ce temps le Tout-Puissant a soulevé le nuage qui était sur mon âme; il m'a appris à me réjouir pour Azor, et non pas à le pleurer, puisqu'il a été appelé à connaître la vérité, et que, au lieu de conserver plus longtemps une existence passagère, de vivre quelques années encore dans le péché et l'incrédulité, il a été jugé digne de recevoir la couronne du martyre, et il a passé avec moi le seuil de la vraie vie. Et maintenant Dieu, dans sa miséricorde infinie, daigne raccourcir les jours de mon pèlerinage sur la terre, afin que je puisse lui être plus tôt unie dans un bonheur éternel, où je serai abondamment consolée de tous les chagrins qui ont été mon partage dans cette vie fugitive, qui passe comme une veille de la nuit, et qui arrive à son terme comme finit un songe.”

Il y avait quelque chose de profondément solennel dans la manière dont Susanne termina son récit; et quand elle eut cessé de parler elle serra Alda sur son sein, et l'embrassa plusieurs fois avec la plus tendre affection. Ensuite, changeant de ton, elle lui dit: “La matinée s'avance, les oiseaux chantent dans les jardins impériaux, et la population active de la grande ville se répand de tous côtés. Les inquiétudes, les travaux, les projets incessants, les joies, les douleurs et les crimes, hélas! de la journée, ont déjà commencé. Allons, Alda, il faut accomplir la tâche qui nous est imposée; car nous ne sommes pas libres (heureusement pour nous peut-être) de choisir nos occupations, puisque l'emploi de temps qui nous est accordé maintenant est à la disposition d'une autre.”

Les jeunes amies offrirent alors leur sacrifice habituel d'adoration et de prière au Dieu tout-puissant, dispensateur de tous les biens. Elles avaient à peine terminé leurs dévotions du matin, que Narsa vint, d'un air de colère, les gronder de s'arrêter si longtemps ensemble sur le balcon, au lieu de se joindre à leurs compagnes, dans leurs appartements au-dessous. Alda aurait répondu avec impatience; mais Susanne prit la parole, et dit avec sa douceur ordinaire: “Excusez-nous, Narsa, j'ai mal dormi cette nuit, nous sommes venues prendre l'air ici, et nous ne nous sommes pas aperçues du temps qui s'était écoulé. Vous n'aurez plus sujet de vous plaindre de notre défaut d'exactitude.”

Cette réponse ne laissait à Narsa aucun prétexte pour gronder encore. Les deux amies se disposaient à se rendre ensemble à l'ouvrage, quand elle dit à Alda que sa maîtresse devait passer cette journée et la suivante à sa villa de Tusculum, et que c'était son bon plaisir de la prendre avec elle.

“Vous n'entendez pas que je doive me séparer de mon amie? dit Alda en jetant ses bras autour de la taille amaigrie de Susanne.

—Je vous dis, esclave, que vous êtes désignée par la noble dame Lélia, fille de votre maître, comme une des servantes qui doivent avoir l'honneur de l'accompagner dans son voyage à Tusculum, répondit Narsa. Elle ne pense pas que la jeune fille juive soit assez bien portante pour y aller; autrement elle préférerait de beaucoup ses services aux vôtres, je puis vous l'assurer.

—Alors Lélia peut fixer son choix sur quelque autre de celles qui sont forcées de lui obéir, car je n'irai pas à Tusculum, dit Alda résolûment.

—Ne pas aller à Tusculum, barbare! ne pas suivre la noble Lélia quand elle l'ordonne! s'écria Narsa d'un ton mêlé de surprise et de colère; je voudrais bien connaître vos raisons pour oser refuser d'obéir à la fille de votre maître. Non pas que votre refus soit de la moindre importance; car il faut que vous y alliez, et vous le savez parfaitement.

—Pensez-vous que je consente jamais à quitter Susanne, quand elle a besoin de mes soins et de ma tendresse; pour suivre une Romaine, dont un injuste caprice de la fortune a fait ma maîtresse? reprit Alda en donnant un libre essor à sa hauteur native.

—Alda, chère Alda, quel est ce langage? dit Susanne d'un ton de reproche et de prière.

—Consentir, vraiment! reprenait Narsa, comme si le consentement d'une esclave signifiait quelque chose, quand ceux qui possèdent sur elle le droit de vie et de mort ont fait connaître leur volonté!”

Les yeux de la jeune Bretonne lancèrent des éclairs, elle jeta sur Narsa le coup d'oeil le plus méprisant; mais la réponse pleine d'indignation qu'elle se préparait à lui faire expira sur ses lèvres, quand elle vit les regards suppliants de son amie malade, qui, agitée par la crainte d'une scène violente, la prit à part, et la supplia de se rendre aux ordres de Lélia: et elle le fit avec tant d'instances, qu'Alda, quoique fortement tentée de persévérer dans sa résistance et de soutenir avec Narsa une lutte inutile, lui céda enfin, en disant: “J'irai, Susanne, puisque tu le veux; car je ne puis rien te refuser. Mais si tu savais ce qu'il m'en coûte de te laisser en ce moment!” ajouta-t-elle avec un regard plein de douleur. Car le danger de Susanne, dont elle ne s'était jamais aperçue, lui apparaissait tout à coup, au moment où elle allait la quitter, et lui faisait redouter une heure d'absence; combien plus deux jours entiers!

Susanne la calma, l'encouragea et chercha à l'égayer; mais quand on annonça la litière qui devait conduire Lélia à Tusculum, et qu'on appela Alda pour suivre sa maîtresse, elle se jeta en pleurant dans les bras de son amie, et déclara qu'elle ne pouvait la quitter.

“Va, ma chère Alda, va! dit Susanne; pourquoi me désoler ainsi? Ton devoir de chrétienne exige que tu ne provoques pas une colère inutile de la part de ceux qui n'auraient aucun pouvoir sur toi s'il ne leur eût été donné d'en haut.

—Oh! mais te laisser, Susanne! te laisser ainsi!” dit Alda en sanglotant, pendant qu'elle contemplait avec angoisse les traits abattus, les joues maintenant pâles comme la mort, et les formes presque transparentes de son amie.

“Veux-tu donc, Alda, m'affliger en refusant de céder à ma dernière requête?

—Ta dernière! Susanne, s'écria Alda, dans des alarmes toujours croissantes.

—Allons, ne me regarde pas ainsi, Alda, chère Alda, reprit Susanne d'un ton plus gai; nous nous reverrons, je l'espère fermement; ne nous séparons donc pas comme si c'était pour toujours.”

Alda ne fit plus d'objections; les deus amies échangèrent en silence un tendre et long embrassement; car leurs coeurs étaient trop pleins pour qu'elles pussent prononcer une parole.

Un autre ordre de Lélia arriva, et Susanne, poussant doucement la jeune Bretonne, lui dit tout bas: “Va maintenant, mon Alda, si tu m'aimes, sans un moment de délai.

—Adieu donc, Susanne!

—Adieu, bien-aimée Alda, répondit Susanne; un long adieu, peut-être! murmura-t-elle doucement; mais que votre volonté soit faite, ô mon Dieu?” ajouta-t-elle, tandis que ses yeux mouillés de larmes suivaient Alda, qui, à pas lents, s'éloignait en jetant plus d'un regard en arrière, et prenait place dans la litière où était déjà Lélia, avec son affranchie favorite.

Lélia, très-mécontente du délai apporté à l'accomplissement de ses ordres, réprimanda vivement Alda pour n'avoir pas obéi sur-le-champ. En tout temps celle-ci lui eût sans doute répondu avec impatience; mais son caractère hautain était subjugué par sa triste et solennelle séparation de Susanne, et elle fondit en larmes.

Lélia fut touchée d'une sensibilité si peu ordinaire dans une personne aussi fière que l'était Alda, et elle se reprocha secrètement sa dureté; car il y avait des instants où cette enfant gâtée de la prospérité était capable de doux et même de tendres sentiments, et l'influence de ses défauts dominants, l'orgueil et l'amour-propre, put seule l'empêcher d'avouer à son esclave qu'elle regrettait de l'avoir affligée et si souvent maltraitée.

Après une longue pause, cependant, elle parla à la jeune Bretonne d'une voix douce et d'un ton de bonté, en lui faisant quelques remarques indifférentes; mais pour la triste Alda, depuis qu'elle était séparée de Susanne, le jour était obscurci, le soleil avait perdu son éclat; et, au lieu de répondre à Lélia, elle sanglota tout haut, dans l'amertume de son coeur. Lélia, se méprenant totalement sur la cause de son chagrin, supposa qu'elle pleurait parce qu'elle lui avait déplu, et elle lui dit de se consoler, parce qu'elle n'était plus fâchée contre elle.

A ces mots, les yeux d'Alda lancèrent des flammes au travers de ses larmes, et elle répondit à l'instant: “Pensez-vous que vos reproches aient le pouvoir de faire couler mes larmes, et que la fille du prince Aldogern se soucie de votre faveur ou de votre colère? Il serait heureux pour moi, en vérité, de n'avoir aucune autre cause de chagrin que votre mécontentement ou vos caprices.”

On conçoit combien Lélia fut irrité de ce langage; Alda, à son tour, se repentit du tort qu'elle avait eu en offensant témérairement et sans utilité une personne qui, malheureusement pour les autres et plus encore pour elle-même, était en possession de ce périlleux attribut, un pouvoir despotique sur une partie de ses semblables. Possession fatale! Combien peu de ceux qui en sont investis savent résister à la tentation d'en abuser dans un moment de faiblesse ou de colère! Car nous voyons nos fautes avec des yeux si indulgents, et la plus légère offense des autres à notre égard d'une manière si exagérée, que le meilleur et le plus sage d'entre nous ne peut presque jamais être un arbitre impartial dans sa propre cause.

CHAPITRE VIII

Des brillants nuages qui sont au-dessus de moi l'alouette fait entendre son doux chant; mais qu'il y a longtemps que j'écoute pour entendre ta voix!

Qu'il y a longtemps! et en vain!

La nuit et l'aurore me laissent comme elles m'ont trouvée, gémissante et abandonnée.

La lumière éclaire l'été, et la pluie arrose l'arbre, mais jamais, hélas! jamais la consolation ne vient à moi.

(JEWSBURY.)

Alda avait été prisonnière dans les murailles d'une ville pendant toute la durée de sa captivité chez Marcus Lélius, et quoique l'affection de sa bien-aimée Susanne allégeât depuis longtemps le poids de ses chaînes, qui autrement eussent été intolérables pour la libre fille d'un pays où la contrainte et les habitudes sédentaires des contrées civilisées étaient tout à fait inconnues, elle souffrait cruellement de cette retraite forcée.

La jeune Bretonne, qui avait été accoutumée à suivre les chasses, avec son père, ses frères, et de jeunes compagnes, à courir avec eux sur les collines et dans les vallées, avec toute l'ardeur qui naît de la jeunesse et de la santé, s'était courbée et flétrie dans l'étroite enceinte où elle était renfermée depuis tant de mois.

Ses yeux étaient fatigués de la splendeur qui l'environnait, et se lassaient de ne pouvoir jamais se reposer que sur de pompeux monuments, des colonnades de marbre, des statues colossales, des fontaines artificielles, et de symétriques jardins. L'agitation bruyante de la grande ville l'étourdissait; le mouvement continuel de la foule, passant et repassant, dans laquelle elle ne voyait aucun visage de connaissance, était accablant pour elle, et la vue des fleurs dans des vases, les chants des oiseaux en cage, la remplissaient de mélancolie.

L'enfant emprisonnée de la nature soupirait après les murmures d'un ruisseau, l'ondulation des vertes forêts, et la vue des collines et des vallons dans toute leur variété sauvage. En tout autre temps et dans toute autre circonstance elle eût accueilli avec délire le voyage à Tusculum et le privilége de passer deux longues et brillantes journées à la campagne, environnée de prairies verdoyantes, et sous l'ombrage des bosquets formés par le tendre et abondant feuillage nouvellement sorti des bourgeons printaniers; mais alors elle en détournait la vue avec un esprit sombre et distrait. Elle avait, il est vrai, laissé loin derrière elle la ville détestée, et son oreille était saluée par le murmure du ruisseau tombant de la montagne, par le bourdonnement des abeilles sauvages, et par les chants de milliers d'oiseaux; ses yeux, au lieu de rencontrer l'éternelle monotonie d'un marbre éblouissant de blancheur, se reposaient sur une délicieuse verdure, brillante de teintes variées, et elle était assise au milieu des ombrages de Tusculum; mais ses yeux étaient voilés de larmes, et elle ne pouvait partager la joie avec laquelle tout, dans la nature animée ou inanimée, saluait le retour du printemps.

Les champs, les bois et les eaux l'environnaient, et la chaîne élevée des montagnes de l'Abruzze s'étendait devant elle; mais elle détournait de ce riche tableau ses regards attristés, pour les fixer au loin sur les tours de Rome, où ses inquiètes pensées la reportaient, car là était son trésor, et son coeur aussi. Toute autre chose était sans valeur pour elle, et ce fut réellement avec la plus grande difficulté qu'elle put résister à la tentation qu'elle éprouvait d'échapper à la surveillance de Lélia, et de retourner à Rome près de sa bien-aimée Susanne. La seule crainte qui pût l'empêcher d'en faire la tentative fut celle de causer à son amie une vive contrariété, et d'encourir ses doux et sérieux reproches.

Lélia était impatiente et irritable: mécontente d'elle-même, toux ceux qui l'approchaient devaient naturellement ressentir d'une manière ou d'une autre les effets de sa mauvaise humeur. Mais rien ne pouvait plus augmenter l'impatience d'Alda; car elle avait atteint son apogée avant que la jeune Bretonne eût passé six heures à Tusculum, persuadée que si elle pouvait seulement retourner à Rome, elle ne souhaiterait jamais de revoir la campagne, et oubliant que, tant qu'elle y avait été, elle avait soupiré, comme un aigle en cage, après les solitudes les plus sauvages de la nature: tant les humains sont inconséquents dans leurs désirs; tant il est vrai que le lieu que nous détestons aujourd'hui peut devenir demain pour nous un centre d'attractions et offrir à notre imagination un intérêt plus puissant que celui même qui a été, pour ainsi dire, sanctifié par nos premiers attachements.

Le soir du second jour, Alda retourna à Rome avec sa maîtresse. Ce voyage au retour lui parut interminable, et, dans l'extrême agitation qui s'était emparée d'elle, elle ne faisait que de courtes et brusques réponses à toutes les observations que lui adressait Lélia. Elle sentait le tort dont elle se rendait coupable en agissant ainsi; mais elle ne pouvait se résoudre à surmonter son humeur, qui, excitée par l'état de pénible anxiété où elle se trouvait alors, s'irritait pour le moindre sujet; et plus d'une fois cette réflexion se présenta à son esprit: Je blâme Lélia; je l'accuse d'une conduite déraisonnable, et de se livrer aux accès d'une injuste colère: hélas! je ne lui ressemble que trop par ces défauts que je remarque en elle!

Quand la litière s'arrêta au palais de Marcus Lélius, et qu'une longue file d'esclaves rampants, de serviteurs et d'affranchis, s'avança pour recevoir leur jeune maîtresse, le regard inquiet d'Alda parcourut la foule pour y découvrir Susanne; mais ce fut en vain: elle n'était pas parmi ceux qui s'étaient assemblés sous le portique en tenant des torches allumées. A peine Alda put-elle contenir le mouvement qui la portait à s'élancer de la litière même avant sa maîtresse, qui descendait avec beaucoup de pompe et de cérémonie, mais quand elle vit que Pamphylia, l'affranchie favorite, allait aussi passer avant elle, et sachant que sa sortie se ferait avec encore plus d'apparat et de solennité que celle de sa maîtresse (car Pamphylia était lente, majestueuse et étudiée dans tous ses mouvements, afin de pénétrer le reste de la maison de sa haute importance), elle fut incapable de contenir sa vivacité: passant donc devant elle, elle sauta hors de la litière, et, se précipitant impétueusement au milieu de la foule des esclaves et des serviteurs, elle entra dans le palais avant que Pamphylia, stupéfaite, fût revenue de l'étonnement que lui causait ce qu'elle appela l'inconcevable impolitesse de la jeune barbare, quoique ce fût, comme elle le disait, “ce qu'on pouvait attendre d'une sauvage Bretonne.”

Alda cependant ne trouvait pas celle qu'elle était si pressée d'embrasser après sa courte sa courte mais insupportable absence; et, ne recevant aucune réponse de ses compagnes d'esclavage à toutes les questions empressées qu'elle leur adressait sur Susanne, elle se hâta d'aller chercher cette dernière dans la chambre élevée qu'on avait mise à leur disposition.

“Susanne, bien-aimée Susanne, me voilà de retour! s'écria-t-elle en s'approchant de la porte d'un pas précipité. Susanne, es-tu ici?” continua-t-elle d'une voix altérée par l'effroi que lui causait un silence prolongé; puis, avec un douloureux pressentiment qu'elle ne s'expliquait pas, elle poussa la porte entr'ouverte, et jeta un regard plein d'inquiétude dans la chambre solitaire et délabrée. Mais, apercevant Susanne étendue sur son lit, elle la crut endormie, et, incapable de résister au désir de contempler son visage chéri, elle s'en approcha bien doucement, dans la crainte que le bruit de ses pas ne troublât son sommeil. Vaine précaution! ce sommeil était trop profond pour qu'aucun bruit humain pût désormais le troubler. Un flot des rayons argentés de la lune, se répandant à travers la fenêtre ouverte, jetait une pâle et froide lueur sur le front plus pâle et plus froid encore de Susanne, et laissait voir l'ineffable expression de paix qui reposait sur son visage, tandis que le sourire angélique qui se dessinait sur ses lèvres disait avec une silencieuse éloquence qu'elle avait trouvé le bonheur dans la mort.

Alda contemplait le corps inanimé et les traits si calmes de son amie dans une agonie de douleur que nulle parole ne pourrait exprimer, et le désespoir de son coeur, répandu sur son visage, offrait un contraste frappant avec le profond repos et la solennelle douceur que la main de la mort avait imprimés sur chacun des traits de celle qu'elle pleurait.

Mais Alda, qui n'était pas préparée à ce coup terrible et accablant, ne put le supporter, et, succombant sous le poids de sa douleur, elle tomba évanouie. Ses émotions avaient été si violentes, que la nature lui accordait une trêve afin qu'elle pût résister à celles qui lui étaient encore réservées.

Alda resta sans connaissance plusieurs heures au delà de la durée d'un évanouissement ordinaire; elle ne reprit ses sens que lorsque les premiers rayons du soleil échauffèrent son visage, et que la brise fraîche du matin, soufflant à travers la fenêtre ouverte, souleva les boucles de ses longs cheveux blonds, négligemment épars sur ses épaules et sur le plancher, où elle était étendue sans mouvement.

La première sensation d'un retour à la vie fut le souvenir de la perte qu'elle avait faite; se relevant aussitôt, elle s'élança vers le lit de Susanne pour embrasser les restes glacés de son amie, et contempler encore une fois ses traits chéris. Mais cette dernière consolation même fut refusée à sa douleur; car le corps avait été enlevé pendant son évanouissement, et elle ne revit plus Susanne.

Depuis le jour où un père bien-aimé était mort dans les bras de la malheureuse Alda, au fond du cachot où l'avaient jeté les Romains, la laissant orpheline et captive sur une terre étrangère et ennemie, elle n'avait rien senti de semblable à ce qu'elle éprouvait en ce moment, et la violence de son désespoir fut telle, qu'elle terrifia ceux qui en furent les témoins. Elle ne pouvait encore se dire que Susanne était passée de cette terre d'épreuves et de misères, de l'exil et de l'esclavage, à cet état bienheureux où la douleur est inconnue, où les larmes du juste sont essuyées pour toujours, et elle la pleurait comme si l'espérance se fût enfuie avec elle.

Chaque jour qui s'écoulait augmentait encore son affliction, en lui faisant sentir davantage la perte qu'elle avait faite, et personne ne pouvait maintenant lui offrir de consolation. Elle ne reconnaissait pas la main du Seigneur dans le malheur qui l'avait frappée; elle murmurait contre sa justice et sa sagesse, et elle ne voulait pas voir qu'il lui avait enlevé l'idole qu'elle s'était faite sur la terre, afin qu'elle reportât toutes ses affections sur lui, son père et son Dieu. Elle savait bien que celle qui n'était plus aurait été la première à condamner son défaut de résignation, et la vaine rébellion de son coeur contre la volonté du Dieu tout-puissant; mais elle-même ne voulait pas courber la tête sous la main adorable qui la châtiait. De plus, ses manières hautaines, son silence dédaigneux, rebutaient tous ceux qui étaient autour d'elle.

D'abord, à la faveur de son attachement pour Susanne, qui était bien connu, on eut quelque indulgence pour sa position; mais quand on vit que, sans égard pour les représentations ou les menaces, elle rejetait obstinément les travaux de chaque jour, on eut encore une fois recours aux moyens violents. Ils eurent, il est vrai, pour effet de la tirer du sombre désespoir et de l'accablement où elle avait été plongée par la mort de son amie; mais ce fut pour exciter en elle un des plus terribles accès de colère qu'elle eût encore ressentis, pendant lequel elle adressa les paroles les plus insultantes à Lélia, qui ordonnait qu'elle fût sévèrement punie.

Si Alda n'eût été retenue, elle aurait rendu les coups qu'elle recevait de Narsa à sa tyrannique maîtresse; mais à la fin, épuisée par les efforts de son inutile fureur, elle tomba dans un état d'immobilité et d'abattement dans lequel elle resta longtemps, comme insensible à tout ce qui se passait autour d'elle. Toutefois, tandis que ses yeux étaient fermés, ses larmes taries, et ses lèvres silencieuses, son esprit était activement occupé.

Une pensée l'avait frappée, une nouvelle et soudaine pensée, qui rappela les émotions de l'espérance sur ses joues décolorées: elle avait conçu l'idée d'échapper à l'esclavage. Tant que Susanne avait vécu, des liens plus forts qu'une chaîne de fer l'avaient attachée à la captivité qu'elle partageait avec elle; et, pour l'amour de Susanne, la fière Alda se fût soumise à fendre le bois, à tirer de l'eau, ou à habiter un cachot d'où la lumière du jour eût été exclue à jamais; ce lien était brisé, et, poussée au désespoir par le souvenir de ses malheurs et des mauvais traitements qu'elle avait endurés, elle résolut de n'en pas supporter plus longtemps.

Décidée à exécuter le dessein qu'elle avait formé de fuir sur-le-champ, elle affecta un calme qu'elle était bien loin de sentir, et réussit à endormir les soupçons de ses tyrans, en séchant ses larmes, et reprenant en silence l'ouvrage qu'elle avait si longtemps négligé. Elle travailla assidûment jusqu'à l'heure du repos; alors on lui permit de se retirer dans sa chambre solitaire. Sans se déshabiller, elle se jeta sur son lit, écoutant attentivement, jusqu'à ce qu'un profond silence lui apprît que toute la maison était ensevelie dans le sommeil.

Alors elle se leva, quitta sa chambre sans bruit, et, favorisée par la nuit, parvint à s'échapper du palais de Marcus Lélius.

CHAPITRE IX

Perdue et abandonnée, je marche ici d'un pas faible et lent, tandis que les déserts sans bornes semblent s'étendre encore devant moi.

(GOLDSMITH.)

La jeune fugitive, tremblante et le coeur palpitant, traversa les rues désertes de la magnifique cité qui était alors la reine du monde connu. Ce puissant assemblage de crimes et de gloire, de bassesse et de grandeur, était plongé dans un calme profond. L'esclave jouissait d'un court sursis accordé à ses peines, le méchant cessait un moment de faire le mal, et le travailleur goûtait le bienfait du repos. L'embarras des affaires, le tumulte bruyant et l'agitation de la journée étaient alors suspendus; le silence qui régnait partout n'était interrompu que par les aboiements du chien de garde, le tintement accidentel des sonnettes portées par les sentinelles, les bruits éloignés d'une gaieté mêlée d'ivresse dans le palais impérial, et les doux murmures du vent dans les jardins publics.

Même en ce moment de trouble et d'alarmes, la jeune Bretonne fut frappée du contraste qu'offraient les splendeurs de Rome, ses portiques de marbre, ses colonnades, ses statues, ses temples, ses fontaines, avec les huttes grossières, bâties en bois et couvertes de chaume, dont les rues éparses, étroites et irrégulières de la capitale de son pays étaient composées. Mais elle détournait ses regards avec un froid dédain des grandeurs et de la magnificence de la ville impériale, en pensant aux crimes odieux qui se commettaient la nuit et le jour dans ces habitations de luxe et de misère, et se disait intérieurement que Rome, élevée comme une reine au-dessus de toutes les nations, était plus réellement abjecte et plus déshonorée que la plus humble de celles dont son orgueil avait triomphé.

Alda parcourut précipitamment les magnifiques rues, nouvellement bâties, où la grandeur et la richesse avaient déjà fixé leur résidence, et dirigea ses pas vers le quartier de la ville qui restait dans un état de ruine et de désolation depuis les ravages du feu; et de là elle trouva sans difficulté un sentier isolé, conduisant dans la campagne, qui la sauva du danger d'être questionnée ou même arrêtée par les sentinelles, si elle eût passé par les portes. Cet obstacle à sa fuite heureusement évité, elle respira plus librement, et se hâta d'avancer, sans s'arrêter, jusqu'à ce qu'elle se trouvât dans le voisinage d'un cimetière, hors des limites de la ville. Là elle fit une pause, en hésitant et jetant un regard mélancolique sur la longue suite de pierres tumulaires que les pâles rayons de la lune éclairaient d'une lueur douce et paisible; elle pensait y trouver la triste satisfaction de prier sur les tombes de son père et de son amie avant de quitter Rome pour toujours. Vaine espérance de calmer les douloureux souvenirs qui se pressaient dan son coeur! le lieu de leur sépulture lui demeurait inconnu.

Ils ne reposaient pas avec les nobles et orgueilleux Romains, quoique tous deux aussi fussent nobles, et l'un d'eux de sang royal. Ils avaient été enterrés dans le sépulture des esclaves; Alda se le rappela, et, voyant que la consolation de pleurer sur le lieu de leur repos terrestre lui était même refusée, elle se frappa le sein avec douleur, et continua sa marche incertaine.

Elle ne savait où se diriger; à peine s'en occupait-elle, pourvu qu'elle échappât au joug pesant de l'esclavage de Rome. Jeune, active et vigoureuse comme elle l'était de corps et d'âme; accoutumée aux travaux, aux fatigues, aux dangers, et n'en craignant aucun, elle poursuivit sa course avec la sagacité, le courage et la promptitude d'un Indien de l'Amérique quand il voyage dans un pays qui lui est inconnu.

Bientôt elle eut laissé Rome loin derrière elle, et s'étant rafraîchie avec quelques gorgées de l'eau du Tibre, elle résolut de traverser ce fleuve, dont elle avait jusque-là suivi le cours, et, ôtant ses sandales, elle y marcha les pieds nus, dans un endroit guéable, où le sable jaune semblait, aux premiers rayons du soleil levant, un lit d'or sur lequel coulait cette eau peu profonde.

Quand elle eut gagné la rive opposée, Alda se retourna, et, apercevant encore les faîtes éloignés de la ville des sept collines, elle joignit les mains en s'écriant: “Je suis encore Bretonne, car je suis libre!” Et, s'agenouillant sur le sol humecté de la rosée du matin, elle fit ses prières avec ferveur, et remercia Dieu, qui avait permis qu'elle brisât les chaînes de ses oppresseurs. Puis elle poursuivit sa route avec un nouveau courage.

Tout autour d'elle lui était étranger; mais, après s'être arrêtée pour regarder l'ensemble du pays, elle dirigea sa course vers les montagnes de l'Abruzze, où elle jugea qu'elle pourrait trouver un abri caché, s'en reposant pour sa subsistance sur cette généreuse Providence dont les bienfaits s'étendent à tous, et se confiant entièrement en Celui qui nourrit les petits des oiseaux, et qui ne souffrirait pas qu'elle mourût de faim dans le désert.

Elle marcha toute la journée, sans s'écarter pour trouver quelque nourriture; mais, malgré tous ses efforts, la nuit la surprit à une grande distance encore d'aucun lieu de refuge. Alors elle monta sur une colline pour mieux voir au loin, et aperçut un parti de soldats romains sur la route de Tusculum. Elle s'enfonça promptement dans un bois épais pour les éviter, dans le cas où elle serait l'objet de leurs recherches, comme elle se l'imaginait, s'exagérant l'importance de sa perte. Cependant, quand ce moment d'effroi fut passé, elle commença, en dépit de son courage et de son énergie, à ressentir très-péniblement la faiblesse et la fatigue qui résultaient de sa longue marche et de la privation de toute nourriture; et, comme les ombres de la nuit s'épaississaient autour d'elle, elle se repentit d'avoir quitté la plaine pour se perdre dans les labyrinthes de la forêt, et se fût trouvée heureuse d'obtenir un abri dans la hutte la plus misérable ou la grotte la plus solitaire: car il lui semblait plus que probable que ces bois sombres étaient un repaire de brigands et infestés par les bêtes féroces. Cette dernière supposition se confirma bientôt d'une manière effrayante, par le son lugubre des hurlements que poussaient les loups en descendant des montagnes qui entouraient ces lieux sauvages.

Une obscurité complète enveloppa bientôt Alda, qui ne savait de quel côté tourner ses pas, et pour la première fois son courage l'abandonna. Accablée de fatigue, épuisée par la faim, embarrassée dans les broussailles et les bruyères qui l'arrêtaient à chaque pas, écorchaient ses pieds ou la faisaient tressaillir en accrochant ses vêtements, elle se sentit atteinte de découragement et de terreur, et pria dune voix élevée, non les esprits des bois et des collines, divinités fabuleuses de son pays, auxquelles, par un étrange retour des superstitions de son enfance, elle était tentée de demander secours dans ce moment suprême, mais Celui qui est fort pour sauver, et dont l'aide ne peut manquer au faible qui place toute sa confiance dans sa protection.

A peine sa prière était-elle achevée, qu'Alda aperçut à quelque distance une lumière qui brillait entre les arbres. Sans la moindre hésitation, la pauvre fugitive se guida sur cette lueur bienfaisante, se frayant à grand'peine, avec une énergie nouvelle, un passage à travers les obstacles de tout genre, et elle découvrit enfin que la lumière venait de l'intérieur d'une grotte creusée au pied d'une colline. Les éclats d'une joie bruyante, accompagnée par moments de chants grossiers, partaient de l'intérieur, et frappèrent les oreilles d'Alda. Elle se retourna promptement pour reprendre sa course; mais quand elle entendit les hurlements sauvages des loups, mêlés aux cris plaintifs des faibles animaux qu'ils saisissaient dans les bois ou dans la plaine, glacée de terreur, elle résolut de se jeter sous la protection des habitants de la grotte. Elle fit quelques pas en avant; puis s'arrêta de nouveau, à la vue d'une troupe d'hommes armés, vêtus de peaux de bêtes, et de la plus sinistre apparence, assis autour d'une grossière table de bois, sur laquelle étaient étalés différents mets, du vin et des fruits secs.

Des branches de pin enflammées et placées en guise de flambeaux dans les fentes de la caverne jetaient une lueur rougeâtre sur le visage des brigands (car Alda ne pouvait leur donner un autre nom), et, en jetant un regard consterné sur ces physionomies sauvages, elle se repentit de s'être autant hasardée. Alors elle voulut fuir; mais il était trop tard. Elle avait été aperçue, et toute la troupe l'entoura en poussant des cris qui la firent tressaillir. Un de ceux qui paraissaient les plus farouches lui saisit le bras, et lui demanda ce qu'elle voulait, d'un ton qui la remplit de terreur et lui ôta la faculté de répondre, tandis que les autres, frappés de surprise et d'admiration à la vue de sa jeunesse, de sa beauté, et de la simple et noble dignité de ses traits et de son maintien, la regardaient avec une curiosité non moins inquiétante pour elle que la sauvage grossièreté de celui qui la retenait.

“Ayez pitié de moi! s'écria-t-elle enfin: je suis étrangère, orpheline et esclave; en fuyant une maîtresse cruelle, je me suis égarée dans cette forêt; puis, effrayée par les hurlements des loups, j'ai cherché un refuge dans cette caverne. Si j'ai eu tort, je vous supplie de me pardonner.

—Si tu as dit la vérité, jeune fille, reprit le brigand qui la tenait par le bras, nous te protégerons; et, comme tu es jeune et belle, je pense que je te prendrai pour femme; car il y a longtemps que je désire en avoir une pour faire ma cuisine, coudre mes habits et me rendre une foule de petits services dont je suis las de m'acquitter moi-même.

—Un instant, un instant, Lupus! s'écrièrent à la fois plusieurs de ses camarades; tu n'as aucun droit à t'approprier ce butin: il y en a d'autres parmi nous qui désirent une femme tout aussi bien que toi.

—Je la tuerais de mes propres mains avant de la céder à un autre, répondit le féroce Lupus.

—Il vaudrait mieux, en effet, que la jeune fille fût tuée, que de la voir devenir une cause de discorde entre nous,” dit un des brigands en dégaînant son poignard avec un air de sombre résolution.

Alda jeta un cri perçant, et s'écria dans sa langue natale: “Dieu de miséricorde, venez au secours de votre servante dans ce terrible danger!”

En ce moment un homme assez avancé en âge, mais d'une stature et d'un air majestueux, sortit de l'intérieur de la caverne et demanda la cause de tumulte. Alda, s'apercevant aussitôt, à la manière respectueuse dont les brigands se reculaient à son approche, qu'il devait être leur chef, arracha son bras de l'étreinte de Lupus, et, se jetant à ses pieds, implora sa protection.

“De quel pays êtes-vous, jeune fille? demanda-t-il; vous parlez avec un accent qui frappe doucement mon oreille, et me rappelle ma terre natale.

—Vous êtes Breton, s'écria Alda avec joie; je reconnais aussi l'accent de mon pays, quoique vous parliez une langue étrangère.

—Et qui vous amène si loin de l'île verdoyante de l'Occident?” dit le chef des brigands en attachant sur le beau visage d'Alda un regard scrutateur.

Des larmes remplirent les yeux de la jeune Bretonne tandis qu'elle répondait: “Quand le général romain Paulinius vainquit les armées de la reine des Junis, je partageai la ruine de mon père; je fus captive avec mon vaillant père Aldogern, et amenée à Rome.

—Enfant de mon ancien ami et de mon chef respecté! s'écria le chef des brigands: puis-je croire, en vérité, que je revois la noble Alda, que j'ai, dans son enfance, si souvent portée dans mes bras? As-tu, mon enfant, oublié Mainos, qui commandait sous ton père dans cette désastreuse bataille?

—Non pas, maintenant que regarde avec plus de calme ces traits qui m'étaient autrefois si familiers, reprit Alda. Pardonnez-moi d'avoir été si longtemps à vous reconnaître, et dites-moi par quelle étrange destinée nous sommes amenés tous deux en cet endroit si éloigné de notre Bretagne.

—Vous ne pouvez avoir oublié, noble Alda, que j'ai partagé la captivité de votre vaillant père, et que j'ai été condamné, comme lui et vous-même, à faire partie du triomphe de nos ennemis.

—Hélas! dit Alda, mes cruelles angoisses pour les souffrances et la mort de mon père étaient comme un gouffre dans lequel tous les autres souvenirs de tendresse ou de douleur ont été engloutis. Mais quelle a été votre destinée après qu'on vous eut séparé de nous?

—L'esclavage, reprit Mainos; mais mon âme libre ne pouvait se soumettre à la servitude des Romains. Je brisai leurs chaînes, je m'enfuis dans ces bois et ces déserts, où j'eus le bonheur de devenir le chef d'une bande de braves proscrits, natifs de différents pays, unis dans la haine de Rome, quoique nous comptions parmi nous plus d'un Romain exilé.

—Eh quoi! l'ami, le compagnon de mon noble père est-il devenu le chef d'une bande de voleurs? dit Alda du ton d'un profond regret.

—Princesse, pouvais-je prendre un autre parti? répliqua son compatriote. Mon coeur était attaché à ma terre natale; mais comment aurais-je pu y retourner sans vaisseaux? Je ne suis pas comme l'aigle, qui peut étendre ses puissantes ailes sur les vents et s'élancer sans crainte à travers les plaines de l'air. J'étais pour jamais éloigné de la Bretagne, et je trouvais un peuple et une patrie dans les montagnes de l'Italie; et le captif méprisé que Rome avait donné en spectacle à ses artisans, à ses insolents patriciens, a rendu son nom la terreur des plus fiers d'entre eux tous, depuis qu'il est devenu dans ces montagnes le capitaine d'une bande libre.”

Alda voulait répondre; mais Mainos lui dit qu'elle devait avoir besoin de nourriture et de repos, et l'obligea à prendre sa part du repas abondant préparé sur la table. Quand elle eut apaisé sa faim, il fit appeler la meilleure parmi les femmes des bandits, aux soins de laquelle il confia pour la nuit sa jeune compatriote. Cette femme conduisit Alda dans un endroit retiré de la caverne, où elle trouva un lit moelleux de mousse sèche, et elle dormit profondément jusqu'au lendemain matin.

CHAPITRE X

L'Eglise peut errer dans le désert, mais Dieu nourrit toujours son enfant pèlerin.

(Mrs WEST.)

Lorsqu'Alda, à son lever, rejoignait son compatriote, elle le trouva fort empressé de connaître l'histoire de sa captivité et les détails de sa fuite. Elle les lui raconta, et il les écouta avec le plus vif intérêt. Plus d'une fois le fier Breton mit la main sur le manche de son poignard, et proféra des menaces de vengeance contre Marcus Lélius et sa fille, quand elle lui fit le récit de tous les mauvais traitements qu'elle avait reçus d'eux. Mais quand elle parla de la compatissante amitié dont sa généreuse compagne de captivité, sa bien-aimée Susanne lui avait donné tant de preuves, et qu'elle lui raconte dans un langage simple et touchant la mort de cette tendre et fidèle amie, puis lui dépeignit son amère douleur et son désolant abandon après ce triste événement, le brave guerrier ne rougit pas de mêler ses larmes à celles que versait encore la jeune Bretonne au souvenir de ces jours de douleur.

Et cette sympathie, Mainos ne fut pas seul à l'éprouver; car la troupe des proscrits assemblés autour d'eux écoutait dans une attention muette et avec des marques d'intérêt le récit que faisait Alda, exprimant par leurs gestes et leurs regards la rage, le chagrin, l'indignation et la pitié, suivant les différents sentiments que leur inspirait sa narration; et quand elle eut fini, ils la félicitèrent de sa fuite dans un langage grossier, mais sincère, et s'unirent à leur chef pour lui protester qu'elle trouverait au milieu d'eux un asile tranquille et sûr.

Mais Alda, quoique très-reconnaissante de la bonté qu'on lui témoignait, ne pensait pas qu'une caverne de voleurs fût pour elle l'habitation la plus convenable, et, après les avoir remerciés de leur sympathie et de leur bonne volonté, elle dit à Mainos que son désir était de trouver dans les montagnes une retraite paisible et solitaire, où elle pût vivre à l'abri des poursuites de Marcus Lélius et de tout visiteur incommode, et passer son temps dans les exercices de la dévotion et la contemplation des beautés de la nature.

Mainos comprenait très-peu ces sentiments; mais il lui répondit que, si tels étaient ses désirs, il lui ferait élever une cabane dans un endroit agréable, où elle pourrait jouir de la retraite et d'une parfaite liberté, et s'occuper de tout ce qui pourrait lui plaire. “Toutefois, ajouta-t-il, j'aimerais beaucoup mieux que vous voulussiez rester parmi nous, où tous les désirs de votre coeur seraient satisfaits aussitôt que connus, et où vous pourriez être notre reine, si vous le vouliez.

—Reine! répondit Alda. Hélas! mon ami, il fut un temps où mon coeur présomptueux aurait palpité à ce mot; mais j'ai appris à connaître les vanités et les peines de la grandeur, et la plus haute dignité à laquelle j'aspire maintenant, c'est le titre de chrétienne.”

C'était un nom que Mainos n'avait jamais entendu; mais du ton de révérence avec lequel Alda l'avait prononcé, il conclut que c'était une dignité au-dessus de celle de reine, et il répondit sur-le-champ: “Quel que soit le but auquel ton ambition aspire, ô Alda, sache que ce sera le plaisir et l'orgueil de Mainos de la satisfaire en toutes choses.” Et vraiment il était étrange aux yeux du puissant capitaine que sa jeune compatriote pût, en effet, borner ses désirs à la possession d'une cabane dans la vallée, avec un jardin, un ruisseau, un troupeau de six chèvres et de six moutons, qui était ce qu'elle avait demandé, quand il aurait pu la combler de dons que la femme de César eût enviés.

Empressé cependant de se conformer même à ce qu'il regardait comme un caprice de jeune fille, Mainos s'occupa pendant plusieurs jours, avec un grand plaisir, à surveiller les travaux de la demeure champêtre d'Alda, qui fut construite par ses camarades, sous sa direction, avec des branches d'arbres entrelacées et étroitement serrées par des plantes flexibles, cimentée au dehors avec de la terre glaise, et couverte d'écorce d'arbre et de mousse.

Cette construction extérieure formait une habitation claire et commode, et elle précédait une petite grotte naturelle, située dans la partie rocheuse de la montagne, et dont l'entrée était habilement close par une porte fermant avec exactitude, et qui ne pouvait être aperçue par ceux auxquels était inconnue l'existence de la retraite qu'elle cachait.

Quand la petite cabane fut entièrement achevée, meublée et fournie de toutes les choses nécessaires au bien-être et à l'agrément de la vie d'une solitaire, Mainos, non sans un peu d'orgueil, conduisit sa jeune compatriote à l'endroit délicieux dans lequel elle était située, et la pria d'en prendre possession et d'y fixer sa demeure. Alda fut enchantée de cette belle et profonde solitude, ainsi que du pâturage qui l'entourait; et, montrant son petit troupeau, elle dit à Mainos: “Ne suis-je pas reine maintenant?

—Reine, noble Alda? répondit avec surprise son compatriote.

—Eh! reprit-elle en souriant et s'asseyant sur un monticule couvert de thym et de serpolet, voici mon trône; plus loin, mon palais; et voilà mes heureux et innocents sujets,” ajouta-t-elle en lui montrant le petit troupeau, d'un blanc de neige, qui broutait les gazons verts et émaillés de fleurs, près d'un ruisseau transparent qui coulait au milieu de la prairie.

“D'après cela, dit Mainos, tous les bergers seraient des rois.

—Assurément, répondit Alda, s'ils voulaient voir le sort d'un berger du même oeil que je le vois en ce moment.

—La vie d'un berger peut avoir beaucoup de charmes pour ceux qui se contentent d'une vie obscure et sans gloire, dans l'aisance et la sécurité, dit Mainos; mais il faut des domaines, des richesses, du pouvoir, de la grandeur et une autorité souveraine pour être un monarque; et quel berger posséda jamais tout cela?

—Il ne me serait pas difficile de prouver que je possède toutes les choses que vous venez d'énumérer, reprit Alda avec un gai sourire; car, pour les territoires, ne puis-je parcourir sans contestation et sans crainte l'espace immense de ces sublimes solitudes, ces bois, ces montagnes et ces vallées? Quant aux richesses, n'aurai-je pas celles que ni l'or ni le pouvoir ne sont capables de procurer: la paix, une sainte et tranquille joie, et l'espérance d'un céleste héritage qu'aucun usurpateur ne pourrait m'enlever? Et le pouvoir! n'ai-je pas celui de jouir de la liberté, de ce bien suprême dont personne ne peut apprécier l'étendue comme l'esclave échappé à ses fers? Quant à une autorité souveraine, l'empereur de Rome lui-même ne pourrait se vanter d'en posséder une plus absolue que celle que j'exercerai sur les sujets doux et soumis que vous m'avez donnés, et auxquels je me flatte d'en ajouter beaucoup d'autres, en distribuant mes bienfaits à ces jolis musiciens qui chantent si gaiement sur les branches des arbres dont ma charmante demeure est ombragée. De cette façon, échappant à tous les soins et à toutes les peines de la royauté, je jouirai entièrement du bonheur de régner.”

Mainos branla la tête d'un air d'incrédulité.

“Ah! Mainos, continua sa jeune compatriote, autrefois je pensais bien différemment, et je me serais moquée de tout ce que depuis j'ai appris à apprécier. Le faux jour sous lequel j'étais accoutumée, depuis mon enfance, à considérer ces choses, n'existe plus pour moi maintenant; une vraie lumière m'a été donnée, et je puis dire avec vérité: “Il est heureux pour moi d'avoir été affligée!”

Il se passait peu de jours sans que Mainos vînt visiter Alda dans sa délicieuse vallée. Elle était pour lui un trésor caché sur lequel reposaient les plus vives affections de son coeur, comme l'amour d'un père repose sur une fille unique et bien-aimée; car c'est ainsi que le vaillant exilé Breton considérait l'enfant de l'ami et du compatriote qu'il avait perdu.

Il y avait un sujet sur lequel Alda aimait principalement à s'arrêter lorsqu'ils étaient ensemble, sujet du plus profond intérêt pour tous deux, quoique d'abord Mainos n'y donnât quelque attention que parce qu'elle l'en priait avec instance, et qu'il ne pouvait rien refuser à ses désirs.

C'était sur la grande affaire de son salut éternel qu'Alda travaillait avec anxiété à fixer ses pensées; et la tâche était difficile. Comment parvenir à surmonter les superstitions natives et les préjugés enracinés de son compatriote? Cependant, par degrés lents et presque insensibles, elle gagna du terrain sur lui; les impressions, une fois faites, se fortifièrent de plus en plus, et le temps n'était pas éloigné qui devait voir le chef barbare abandonner les erreurs de sa jeunesse, les crimes de sa vie présente, pour adopter les préceptes et la foi pure du christianisme.

Alda jouissait d'une tranquillité sans aucun nuage dans sa demeure agreste et solitaire, employant son temps à la culture de son petit jardin, aux soins de son troupeau, et à des exercices de dévotion. Il arriva un jour qu'une de ses chèvres s'étant éloignée de la vallée où elle paissait avec les autres, Alda courut à sa recherche jusqu'à une assez grande distance; et, grimpant d'une colline sur une autre, elle s'éloigna insensiblement plus qu'elle n'avait eu l'intention de le faire, de manière qu'à la fin elle s'égara dans les défilés de la montagne. Le soleil brillait encore sur la terre; mais il tournait à l'occident. Alda, qui avait été accoutumée dès son enfance à vivre dans un pays inculte et presque inhabité, n'en était nullement inquiète; mais, comme elle se trouvait un peu fatiguée de sa course dans des sentiers étroits et roides, elle s'assit sur un rocher escarpé pour se reposer un peu avant de redescendre.

De cet endroit élevé elle jeta les yeux sur le pays environnant, qui s'étendait à ses pieds dans toute la beauté d'un paysage d'Italie. Les bois, couverts d'un tendre feuillage, avaient cette teinte verte et brillante, aussi délicieuse qu'elle est éphémère. Quelques-uns des arbres se couvraient déjà de boutons blancs ou roses, et les courants d'eau descendaient dans la plaine, des montagnes où ils prenaient leur source, en ruisseaux limpides ou en torrents écumeux. Cependant Alda ne s'abandonna pas longtemps à la contemplation des charmes dont la nature avait enrichi la perspective qu'elle avait sous les yeux; car elle avait découvert dans le lointain la ville impériale aux sept collines, et ses pensées s'égaraient déjà dans les souvenirs de sa captivité passée. Quelque sombres qu'eussent été ses jours de douleur, elle se les rappelait alors tellement embellis par les doux soins et l'amitié de Susanne, qu'il lui semblait que, si le choix lui en était donné, elle renoncerait avec joie aux bienfaits et aux douceurs de la liberté, pour jouir encore, auprès de cette tendre amie, des délices de l'intimité, même dans la misère et l'esclavage.

A ces touchants souvenirs de celle qu'elle avait tant aimée, Alda fondait en larmes, et se représentait le bonheur dont elles auraient joui s'il leur eût été donné d'habiter ensemble son ermitage, dans le vallon de la montagne, et elle soupirait amèrement à la pensée que cela ne pouvait être. Ensuite elle se reprochait l'égoïsme de ses regrets, et s'écriait: “Pourquoi pleurer sur toi, Susanne? Pourquoi ce désir coupable de te rappeler dans un monde qui n'était pas digne de toi? Amie de mon coeur, pardonne ces souhaits ardents de l'âme de ton Alda! Cette âme, hélas! s'attache à la poussière, au lieu d'aspirer à s'élancer vers le ciel sur les ailes de l'espérance et de la foi, pour te chercher dans la demeure de l'éternelle félicité.”

Ces paroles étaient encore sur les lèvres d'Alda, quand un doux refrain de mélodie sacrée s'éleva, sortant, à ce qu'il semblait, des cavernes rocheuses qui étaient à ses pieds, et un choeur de voix mélodieuses chanta le Requiem suivant:

REQUIEM

   Bienheureux ceux qui meurent dans la paix du Seigneur!
   Car leurs travaux sont finis, ils ne versent plus de larmes,
   Et, dit l'Esprit-Saint, ils se reposent après le combat;
   Ils ont échappé aux soins et aux tentations de la vie.

   Les jours de l'exil et de la douleur sont passés pour eux;
   En combattant ils ont remporté la victoire.
   Ils se sont élancés, triomphants, hors des portes de la mort,
   Pour entrer, pleine de joie, dans la gloire de Dieu.

Alda écouta, dans une espèce d'extase, jusqu'à ce que les chants eussent entièrement cessé; car il lui semblait que l'âme bienheureuse de son amie se fût adressée à elle, d'un autre monde, avec des accents de sainte joie, au moment de son heureux passage du temps à l'éternité. Elle était encore absorbée dans l'étonnement et l'admiration, lorsque la pieuse symphonie frappa de nouveau son oreille; s'élançant du lieu où elle était, elle suivit les sons du choeur, et reconnut qu'ils partaient d'un défilé situé au milieu de la montagne un peu au-dessous de l'éminence sur laquelle elle était assise; et, guidée par la séraphique harmonie, elle arriva jusqu'à l'endroit où un petit nombre de chrétiens s'étaient assemblés pour pratiquer en commun le culte de leur glorieux Rédempteur.

Ils chantaient une hymne qui paraissait composée pour la circonstance présente.

HYMNE

   Loin des lieux habités par les hommes coupables,
   Dieu tout-puissant, ton peuple a fui,
   Et dans les plis cachés de la montagne
   Il élève son coeur vers toi.

   Dans ces solitudes profondes, Seigneur,
   Nos voix s'unissent et montent jusqu'à toi;
   Les forêts et les rochers retentissent
   De l'hymne de la prière et de l'adoration.

   Car tu es notre Dieu, tu seras notre récompense:
   Et que sont les douleurs et les maux de la vie
   Comment ne pas t'en rendre grâces,
   Puisqu'ils mènent au ciel et à toi!

Les saints cantiques cessèrent, et il se fit un silence momentané; mais cette pause ne servit qu'à donner un effet plus puissant au chant de triomphe et de bénédiction qui termina la partie musicale de ce pieux exercice.

HYMNE DE BENEDICTION

   O vous, bois et vallées, louez le Seigneur!
   Louez-le, vous, rochers et fleuves puissants;
   Louez-le, vous, rosées et agréables zéphyrs;
   Louez-le, vous, nuages sombres et rayons éclatants!

   Louez le Seigneur, vous, arbres majestueux;
   Vous, gazons et fleurs purpurines;
   Oh! louez le Seigneur, vous, mers orageuses;
   Et que tout le cercle des heures chante ses louanges!

   Oh! louez le Seigneur, vous étoiles et lune,
   Et toi, astre éclatant de la lumière;
   Louez-le, ô aurore, midi et crépuscule;
   Loue le Seigneur, toi, nuit silencieuse et sombre!

   Oh! louez le Seigneur, vous, puissants de la terre;
   Et vous, dans les travaux gémissant et pleurant;
   Qu'il soit aussi loué par vous, de céleste origine,
   Qui entourez son trône glorieux!

   Et que tous les Esprits bienheureux,
   Qui entendent déjà son éternelle parole,
   Unis à tout, au ciel et sur la terre,
   Chantent en choeur la gloire du Seigneur!

Alda se présenta dans cette assemblée de chrétiens; et il fut à peine nécessaire qu'elle s'annonçât comme un membre de l'Eglise toujours croissante, quoique persécutée, de Jésus-Christ; car ses yeux rayonnaient de l'ardeur d'une vraie croyante, au moment où elle se joignit aux dévotions du petit troupeau avec une ferveur enthousiaste qui ne pouvait provenir que d'une piété sincère.

Quelques-uns des chrétiens réunis dans cette grotte cachée étaient des pèlerins de toutes les parties de l'Italie et de la Grèce. Le vénérable prêtre et une partie de la congrégation résidaient sur les lieux mêmes, après d'être retirés du monde pour se livrer sans trouble aux exercices de leur religion. Ils formaient une petite colonie dans les réduits des montagnes, où ils avaient été jusque-là à l'abri des persécutions des Romains, oubliant le monde, et oubliés par lui.

C'était la nuit du dimanche, et ils continuèrent leurs prières jusqu'à l'aube du jour suivant. Alda resta avec eux, et perdit de vue sa chèvre égarée.

Le lendemain, la jeune solitaire retourna chez elle, quoiqu'elle fût vivement pressée par la colonie chrétienne de faire partie de leur communauté; mais il y avait pour elle dans le profonde retraite de sa vallée un charme paisible et doux qu'elle ne put se résoudre à échanger contre les plaisirs de la vie sociale. Elle eut cependant d'agréables et fréquentes occasions de se réunir aux reclus de la montagne; tous les dimanches elle se joignait à la pieuse congrégation pour assister au service divin.

CHAPITRE XI

... Qui sont ceux que je vois avec ces vêtements flétris et déchirés, et qui ne semblent pas des habitants de la terre, quoiqu'ils y soient cependant?

(SHAKESPEARE.)

Un soir qu'Alda était assise sur un banc rustique devant sa petite chaumière, elle aperçut deux étrangers (un homme et une femme) qui s'avançaient vers elle. Quoiqu'ils fussent encore à une assez grande distance, elle put voir qu'ils étaient accablés de fatigue. L'homme, qui annonçait un âge mûr, marchait d'un pas faible et languissant, s'appuyant lourdement sur sa compagne, jeune et délicate, qui semblait incapable de supporter le fardeau sous lequel on la voyait ployer.

Le coeur d'Alda était changé par ses propres souffrances, et il s'était adouci par le divin esprit de cette religion qui prescrit une charité universelle et des sentiments bienveillants pour tout le genre humain.

La vue de ces voyageurs fatigués l'émut vivement, et la remplit de compassion pour leur détresse, trop évidente; elle se leva pour aller à leur rencontre et leur offrir l'hospitalité sous son humble toit.

En approchant des étrangers, elle observa qu'ils étaient pauvrement vêtus; mais les rayons obliques du soleil couchant, frappant sur son visage, l'éblouissaient de manière à l'empêcher de distinguer leurs traits. Lorsqu'elle fut assez près d'eux pour les saluer, et avant qu'elle eût eu le temps de le faire, la jeune femme poussa un cri perçant, et, joignant ses deux mains avec désespoir, elle s'écria: “Nous sommes perdus, mon père!” Le vieillard se laissa tomber sur la terre avec un profond gémissement.

Alda s'élança pour offrir ses secours; mais elle recula aussitôt: elle avait reconnu dans ces étrangers Marcus Lélius et sa fille.

A la vue de ses cruels oppresseurs, mille sentiments se combattirent dans le coeur de la jeune Bretonne. Elle devint pâle et pouvait à peine respirer. Il était évident, d'après leur déguisement, leur agitation et leurs alarmes, que quelque grande calamité était tombée sur le père et la fille, et les avait obligés de fuir. Les vêtements de Marcus Lélius étaient d'ailleurs couverts de sang, et son bras droit pendait immobile à son côté.

Une pâleur de mort était répandue sur le visage de Lélia; ses beaux cheveux, dont elle avait été si fière, tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux étaient rouges et gonflés de larmes; elle avait perdu une de ses sandales, ses pieds étaient déchirés par les ronces et les épines, et ses vêtements étaient souillés et lacérés. Tout en elle annonçait la misère et la douleur.

Pendant un instant ces trois personnes gardèrent un profond silence, que Lélia rompit la première. Sa voix était faible et tremblante, et pourtant elle conservait ses manières hautaines. “Alda, dit-elle, le mauvais génie des Lélius a voulu que vous vous trouvassiez sous nos pas à l'heure où nous sommes abandonnés des dieux et frappés par les hommes; nous vous avons maltraitée, et le moment de la vengeance est arrivé pour vous. Nous sommes proscrits par l'empereur; le prix du sang est fixé sur nos têtes: vous pouvez l'obtenir en dénonçant notre retraite à ceux qui suivent nos traces.”

Il y avait dans la conclusion de ce discours quelque chose de profondément offensant pour la jeune Bretonne; c'était un trait acéré ajouté à toutes les injures qu'elle avait reçues de Lélia. Elle répondit fièrement: “Si vous êtes capable d'une aussi basse vengeance que celle de trahir pour l'attrait d'un peu d'or un ennemi tombé, sachez que toutes les richesses dont Rome peut disposer ne m'inspireraient pas la tentation de commettre une action aussi odieuse.” Et, en parlant ainsi, elle s'éloigna sans regarder Lélia et son père.

Mais agir avec hauteur dans un moment semblable n'était pas d'une chrétienne. Alda le sentit, et quand, se retournant avant d'entrer dans sa demeure, et jetant les yeux sur les deux infortunés Romains, elle vit Lélia se pencher avec toutes les marques du désespoir sur le corps de son père, son coeur lui reprocha avec force des sentiments si opposés aux saints préceptes du divin Maître, et la pensée qu'elle avait eue d'abandonner ses ennemis tombés, quand la main du Seigneur les avait frappés.

Six mois avant cette époque, Alda se serait réjouie de leur malheur avec une cruauté vindicative; elle aurait pris plaisir à leur retourner le dard dans la plaie, à leur reprocher tous les outrages qu'elle avait reçus d'eux, à leur faire sentir la justice de la punition qui était tombée sur leurs têtes; et même, un moment, les mauvaises passions propres à sa nature surmontèrent les sentiments de la chrétienne, lorsque, retournant vers Lélia, elle vit la colère briller dans les yeux de celle-ci. Car Lélia, pénétrée de la pensée qu'Alda ne revenait que pour l'insulter dans sa misère et triompher de sa chute, était résolue à ne pas paraître plus humble dans ses revers qu'elle ne l'avait été aux jours de sa grandeur. Elle jeta donc sur la jeune Bretonne des regards où se peignaient la défiance et le mépris, en lui disant: “Reviens-tu pour repaître tes yeux de l'agonie de mon père expirant, et pour te réjouir des calamités qui nous ont précipités dans la poussière?”

Alda, s'éloignant encore avec indignation, eut bien de la peine à réprimer les paroles de colère qui se pressèrent sur ses lèvres.

En ce moment Marcus Lélius poussa un profond soupir et ouvrit les yeux. Lélia se jeta près de lui sur la terre, souleva sa tête languissante, et la posa sur son sein. Elle contemplait ses traits agités de mouvements convulsifs semblables à ceux de la mort, se tordait les mains avec désespoir, et jetait autour d'elle des regards désolés, comme si elle eût cherché du secours pour son père, tandis que les larmes qu'elle avait eu tant de peine à retenir en présence d'Alda, éclataient comme un torrent et tombaient en larges et pesantes gouttes sur le visage du vieillard, et que sa poitrine se soulevait sous les sanglots convulsifs qu'elle s'efforçait en vain de contenir.

Alda se rappela ses propres et inexprimables douleurs, alors qu'elle était elle-même agenouillée auprès de son père mourant, et ne comprit que trop la désolation de la malheureuse fille de Marcus Lélius; elle aurait voulu lui adresser des paroles de paix; elle se rapprocha encore, pour essayer de la consoler dans sa détresse. Mais ses lèvres tremblaient par la violence de son émotion, et elle se retourna promptement pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux. En ce moment les pas retentissants de chevaux qui s'avançaient vers le lieu où ils étaient se firent entendre sur les rochers qui environnaient le vallon.

A ce bruit, la terreur qui saisit Lélius prêta des forces inespérées à ses membres épuisés; il se leva précipitamment, et s'écria avec effroi: “Ce sont mes persécuteurs; ils m'ont poursuivi jusqu'ici.”

Lélia, oubliant l'orgueil, la colère et la honte dans cet instant suprême, et cédant à la force de son amour filial, se jeta aux pieds d'Alda, saisit sa robe, et s'écria: “Méprise-moi, tue-moi, trahis-moi si tu veux; mais sauve mon père!

—Suivez-moi, et j'essaierai de vous sauver tous deux,” dit Alda, profondément touchée.

A peine les malheureux fugitifs avaient-ils atteint le seuil de la cabane d'Alda, que l'ombre des cavaliers s'avançant à l'entrée du vallon projeta de longues lignes, par la direction oblique des rayons du soleil couchant.

Alda s'empressa de faire entrer les fugitifs dans la grotte intérieure de sa demeure, dont l'entrée était, comme nous l'avons dit, habilement cachée à tous les yeux. Parfaitement calme à l'égard de toutes les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter pour elle de sa complicité avec les proscrits, la jeune Bretonne s'avança vers la porte de sa chaumière, où arrivaient les soldats romains.

Le ton et les manières de leur chef étaient très-polis, et Alda vit d'un coup d'oeil qu'elle n'avait rien à craindre de lui.

“Jeune fille, lui dit-il, pouvez-vous m'enseigner le chemin qu'ont pris un vieillard et sa fille, déguisés en esclaves étrangers, qui ont dû passer dans cette vallée il n'y a qu'un moment? Ce sont des Romains proscrits, d'un haut rang, et vous aurez droit à une riche récompense de l'empereur Néron, si vous nous mettez sur leurs traces.”

Alda aurait péri plutôt que de trahir la retraite qu'elle-même avait offerte aux malheureux proscrits; elle ne voulait pas proférer un mensonge, et cependant un silence obstiné aurait eu les conséquences les plus fatales pour Marcus Lélius et sa fille, en faisant soupçonner qu'ils étaient dans le voisinage; de plus, il aurait probablement provoqué la colère des soldats, qui lui auraient infligé des tortures pour lui arracher son secret.

Dans cet embarras Alda eut recours à un subterfuge, et répondit hardiment, dans le dialecte barbare des Junis, qu'elle mourrait plutôt que de trahir les infortunés objets de leurs recherches.

Les soldats romains, qui heureusement n'avaient jamais été employés dans les guerres de la Bretagne, ne comprirent pas un mot de sa réponse, et le chef dit en riant qu'il était regrettable qu'un assemblage si étrange de mots durs et inintelligibles sortît d'une si charmante bouche. Néanmoins il crut devoir visiter la petite cabane, ce qu'il fit sans découvrir la chambre du rocher, dont l'entrée, outre qu'elle était bien cachée, se trouvait placée dans un coin très-obscur. Ne voyant rien qui pût attirer ses soupçons, le capitaine, après plusieurs vains efforts pour obtenir quelques informations en expliquant par signes à Alda le but de ses recherches, pensa qu'il tétait inutile de perdre plus de temps auprès d'elle; il remonta donc à cheval, et, lui jetant une poignée de pièces d'argent, il partit au grand galop pour rejoindre sa troupe.

La jeune princesse laissa tomber sur l'argent un regard d'ineffable dédain, et, comme si elle eût pensé qu'il souillait sa demeure, elle le poussa du pied avec mépris, en s'écriant: “Va, idole des Romains, vil métal pour l'amour duquel ils ont versé le sang, et porté la désolation au sein de toutes les nations qui sont sous le soleil!”

Quand les soldats furent complétement hors de sa vue, et qu'elle put penser qu'il n'y avait plus aucun sujet d'appréhender leur retour, elle se hâta de se rendre auprès des malheureux proscrits pour calmer leur anxiété, et leur apprendre que le péril était passé.

Marcus Lélius fit une exclamation de joie, et, moins profondément sensible que sa fille à l'humiliation de devoir la vie au généreux dévouement d'une ennemie justement offensée, il se répandait en expressions de gratitude envers celle qui avait été son esclave, en y joignant la promesse des plus grandes récompenses s'il pouvait jamais recouvrer ses honneurs et sa fortune.

“Si le gain eût été mon but, Marcus Lélius, répondit la jeune Bretonne avec un regard de mépris, je n'aurais pas refusé l'or que le centurion romain vient de m'offrir pour prix de votre capture.

—Est-il possible, généreuse esclave, que tu aies résisté à une si puissante tentation?

—L'effort était, en, vérité, léger pour celle qui venait de réussir à étouffer les plus violents, les plus profonds sentiments de vengeance, après d'aussi grandes injures,” reprit Alda, dont les lèvres tremblantes pouvaient à peine proférer ces paroles.

Marcus Lélius, accablé de confusion, se tut, et se disposa à partir. Lélia, plus péniblement agitée que son père par une émotion mêlée de reconnaissance, de honte et de chagrin, essaya de prononcer quelques mots; mais, incapable, malgré tous ses efforts, d'en articuler un seul, elle pressa seulement ses mains sur son coeur, et salua Alda en franchissant le seuil de la cabane où elle venait de trouver un refuge.

Une vois se faisait alors entendre dans le sein d'Alda, une voix qui lui disait tout bas: “Suffit-il de n'avoir pas insulté tes ennemis dans leur disgrâce, de n'avoir pas refusé de les cacher pour les soustraire à la poursuite de ceux qui voulaient leur arracher la vie? Un généreux païen même n'eût-il pas agi comme tu l'as fait? Mais tu es chrétienne, et tu dois faire davantage. Tu vois tes ennemis affamés, et tu ne leur as pas donné à manger; ils ont soif, et tu ne leur offres pas à boire; ils sont sans secours, sans abri, affligés, persécutés et poursuivis par ceux qui en veulent à leur vie, et tu souffres qu'ils quittent l'abri de ton toit!”

Alda ne résista pas au sentiment qui plaidait dans son coeur; elle se hâta de suivre les infortunés Romains, et, posant sa main sur le bras de Lélia, elle dit: “La nuit s'approche, et vous êtes loin de toute habitation. Ces montagnes sont le repaire des voleurs et des bêtes féroces. Revenez dans ma demeure avec votre père, acceptez des rafraîchissements et du repos, et que le souvenir du passé soit effacé entre nous.

—O Alda, tu m'accables plus péniblement par une générosité si peu méritée, que si tu avais mis tes pieds sur ma tête, ou que tu m'eusses traînée dans la poussière, dit Lélia en fondant en larmes: se peut-il que tu me pardonnes, Alda?”

La jeune Bretonne couvrit son visage d'une main, pour cacher le combat que se livraient les divers sentiments de son âme, pendant qu'elle tendait l'autre à la Romaine repentante, en signe de pardon et d'oubli.

Lélia se précipita à ses pieds, qu'elle pressa convulsivement de ses lèvres brûlantes, et sanglota tout haut, dans une agonie de remords et de douleur.

“Les sacrifices que Dieu demande sont un coeur et une âme repentants: ô Dieu, vous ne les mépriserez pas! dit Alda. Et moi, ver de terre, ayant moi-même si grand besoin de compassion et de miséricorde, demanderai-je plus de ceux qui m'ont offensée que mon Père céleste ne demande de moi?”

Lélia essaya de parler; mais son émotion était trop forte, et elle recommença à sangloter avec une violence qui la suffoquait.

Marcus Lélius aussi était attendri jusqu'aux larmes; mais les angoisses de sa fille surtout touchaient Alda jusqu'au fond du coeur.

“Quand j'aurais souhaité une vengeance, se disait-elle, et quand, cédant aux mauvaises passions qui me dominent, j'aurais trouvé les moyens de fouler aux pieds mes ennemis abattus, cette vengeance eût-elle été plus complète? Je vous remercie, ô mon Dieu, je vous remercie de m'avoir préservée d'une faute qui m'aurait rendue si coupable, et qui aurait aggravé leur misère.”

Alda reconduisit alors les infortunés Romains dans sa chaumière, courut chercher de l'eau pour baigner leurs pieds meurtris et enflés, et remplit elle-même ce devoir d'hospitalité près de ses hôtes accablés de fatigue.

Ensuite elle se hâta de placer devant eux les provisions qu'elle avait chez elle, et les engagea à manger avec un empressement exempt d'affectation, et une bonté qui les eût mis à leur aise si cela eût été possible dans leur situation.

Mais la confiance et la tranquillité étaient bien loin de leur coeur. Sans doute Marcus Lélius était délivré de l'appréhension présente de tomber entre les mains de ses ennemis; mais l'agitation de son âme l'empêchait de jouir de ce répit accordé à un danger immédiat. Il tressaillait au moindre bruit, et prêtait l'oreille en retenant sa respiration; le murmure du ruisseau, le souffle de la brise des montagnes et les ondulations du marronnier qui abritait le toit de la chaumière, suffisaient pour le remplir de trouble et de terreur; tandis que Lélia apercevait dans les teintes livides de son visage, dans la langueur qui se répandait dans toute sa personne, et dans le nuage sombre qui pesait sur son front et sur ses yeux, des causes d'inquiétudes aussi douloureuses que celle de voir leur retraite découverte par les émissaires de vindicatif et cruel empereur.

CHAPITRE XII

La tombe n'est pas, comme le pensent les incrédules, un lieu de repos, où la douleur ne puisse arracher une larme, ni le chagrin parvenir jusqu'à nous.

(E. FRY.)

Pendant toute cette longue et triste nuit, Lélia ne cessa de pleurer et de pousser des soupirs qui partaient d'un coeur brisé.

Etait-ce le repentir et les reproches qu'elle pouvait se faire qui causaient cet excès de douleur dans le coeur de la jeune Romaine? ou déplorait-elle le revers de fortune qui avait privé son père et elle-même des richesses dont elle était fière, du pouvoir et de la grandeur; qui les réduisait à la condition d'exilés, dont la tête était mise à prix, et qui se trouvaient redevables à la générosité inespérée d'une de leurs anciennes esclaves de l'abri précaire dont ils jouissaient pour le moment? Oh! non. Quelque désolante, quelque humiliante que fût cette situation, il y avait une autre source de douleurs, d'une douleur plus amère, que Lélia supportait bien plus difficilement encore; une blessure pour laquelle il n'y avait aucun baume, même dans la sympathie de son père.

Marcus Lélius connaissait la cause de l'excès d'affliction de sa fille, et il ne tentait pas de lui adresser sur ce sujet des paroles de consolation, car il savait qu'elles seraient sans effet.

Alda, avec cette délicatesse qui est inséparable de la noblesse d'âme, s'abstenait de chercher à pénétrer les détails de leur malheur. Elle voyait clairement que Marcus Lélius avait encouru la disgrâce du capricieux tyran, et que sa ruine, sa proscription, sa fuite et la poursuite dont il était l'objet, en avaient été les suites naturelles; mais il y avait dans cette chute profonde d'autres circonstances qui regardaient particulièrement sa fille, et qu'Alda ne connaissait pas.

Lélia avait été recherchée en mariage par un général romain, beau, jeune et victorieux, objet de ses plus vives affections, et leurs noces devaient être célébrées le jour même où son père fut dénoncé à l'empereur comme un traître dans la maison duquel se tenaient de secrètes et séditieuses assemblées.

L'accusation était fausse. Marcus Lélius connaissait parfaitement les abus du gouvernement de Néron et tous les crimes, toutes les abominations commises en son nom par Nymphidius et Tigellinus, les atroces ministres du monstre impérial; mais pour lui, tant que leurs cruautés et leurs injustices ne l'atteignaient pas, il ne s'en inquiétait guère. Toutefois il était devenu suspect à Néron, auprès duquel le soupçon était un motif suffisant pour provoquer la prison, les tortures et la mort, non-seulement pour la personne accusée, mais pour toute sa maison.

Le fiancé de Lélia se félicita de n'être pas encore irrévocablement lié à la famille d'un proscrit, et il rompit avec toute la précipitation que la circonstance exigeait, sans la plus légère considération pour les sentiments de celle dont il allait être l'époux.

Ce fut pour Lélia un coup inattendu, sous le poids duquel elle aurait peut-être succombé si elle n'eût été distraite du sentiment de ses propres douleurs par le péril imminent qui menaçait son père. Heureusement pour tous deux, au moment de la disgrâce de Marcus Lélius, ils habitaient sa magnifique villa de Tusculum; cette circonstance leur permit de s'enfuir en prenant des habits d'esclaves; et si ce déguisement n'eût été dénoncé par la traîtresse Zopha à ceux qui étaient envoyés de Rome avec des ordres de l'empereur pour arrêter le père et la fille, ils auraient probablement évité leurs poursuites. Mais cette révélation, et l'indication fournie par elle du chemin qu'ils avaient pris, ainsi que l'appât d'une récompense offerte à ceux qui les arrêteraient, engagèrent plusieurs personnes à courir sur les traces des malheureux fugitifs. Ils furent atteints par deux des individus qui s'étaient mis à leur poursuite, dans un endroit solitaire, près de la vallée où Alda s'était retirée.

Marcus Lélius se défendit avec la fureur du désespoir, et réussit à tuer l'un de ses assaillants et à mettre l'autre hors de combat; mais ce ne fut pas sans recevoir plusieurs blessures graves. Ces blessures, jointes aux angoisses de son esprit, à la fatigue et à l'épuisement de son corps, le réduisirent au déplorable état dans lequel il se trouvait lorsque lui et sa fille firent la rencontre d'Alda; et sans l'asile inespéré qu'elle leur avait offert ils devaient tomber entre les mains des soldats romains qui les suivaient de si près.

La dernière étincelle de haine envers ses malheureux hôtes s'était éteinte dans le coeur d'Alda à la vue de la douloureuse anxiété empreinte sur leurs traits. Elle avait préparé son propre lit pour Marcus Lélius, et le lui offrit avec joie, puis elle s'assit tout auprès pour partager avec Lélia les soins de cette triste veille.

Les souffrances causées par ses blessures avaient donné à Lélius un violent accès de fièvre, qui s'aggrava beaucoup encore sous l'influence de son trouble d'esprit; et les symptômes devinrent bientôt si alarmants, que la malheureuse Lélia oublia, dans les appréhensions de son amour filial, l'amertume et la douleur de ses propres regrets. Elle ne voulut pas céder aux instances d'Alda, et, malgré son état d'épuisement, elle refusa de prendre un instant de repos, si nécessaire pourtant après les fatigues inouïes de corps et d'esprit qu'elle avait endurées.

Nous n'entreprendrons pas de peindre les sentiments qui agitèrent les deux jeunes filles, veillant auprès de la couche de douleur de l'infortuné Lélius, pendant les longues et cruelles heures de la nuit. L'irritable impatience et les craintes frénétiques du malade remplissaient sa fille de trouble et d'effroi. Les flatteuses espérances de toute sa vie se trouvaient misérablement détruites, et l'avenir ne lui offrait plus ni honneur ni consolation. Lélia le suppliait d'implorer le secours des dieux. Il sourit avec un mépris plein d'amertume à la pensée d'obtenir d'eux aucune aide, alors qu'il ne pouvait plus se les rendre propices par des dons déposés sur leurs autels.

“Vous pouvez, mon père, leur promettre de riches offrandes lorsque, par leur protection, vous serez parvenu à recouvrer votre premier état, et les moyens de sacrifier dans leurs temples.

—Les dieux se souviennent trop bien de toutes mes vaines promesses pour que je puisse espérer qu'ils m'écouteront dans un moment comme celui-ci, reprit Lélius d'un air sombre; je suis, au contraire, trop cruellement convaincu qu'ils se vengeront de toutes mes offenses passées envers eux et envers les hommes.

—Des dieux que vous servez, Marcus Lélius, dit Alda, il n'y a rien à espérer ni à craindre; car ce sont des idoles muettes, ouvrages de la main des hommes, et incapables de se venger d'aucun outrage. Ceux qui mettent en eux leur confiance, ceux-là leur ressemblent, ajouta-t-elle, ne pouvant se contenir plus longtemps. Mais le Dieu que j'adore, le Tout-Puissant, quoique invisible, Maître de l'univers, dont la puissance surpasse toutes les images qu'essaierait de s'en former l'intelligence faible et bornée de l'homme, est un Dieu de miséricorde, patient et plein de bonté, lent à se mettre en colère, et qui ne veut pas le mal. Pour tout hommage, pour toute offrande, il ne demande qu'une larme de repentir; et le regret des fautes qu'on a commises est plus précieux à sa vue que toutes les hécatombes, tous les dons et tous les sacrifices. Oh! tournez-vous donc vers lui, et il sera pour vous un refuge dans le jour de l'inquiétude et du malheur, et quoique vous soyez accablé par le fardeau de vos fautes, il y a toujours en lui plénitude de miséricorde et de rédemption.”

Lélia écoutait ces paroles avec le plus vif intérêt, et suppliait son père d'y prêter aussi l'oreille.

Marcus Lélius lui dit sèchement qu'il ne lui servirait à rien de se livrer à un espoir trompeur, puisqu'il n'y avait pas de dieu qui pût promettre le pardon des fautes.

“Certainement, pas de dieu de bois, de pierre ou de métal fondu, reprit Alda; mais Celui qui par l'étendue de sa puissance a fait le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent, Celui qui nous a créés avec le limon de la terre, connaissant notre fragilité et notre inclination au mal, a préparé un remède et une expiation pour tous nos péchés, et non-seulement pour les nôtres, mais pour ceux du monde entier.”

Elle continua alors d'expliquer la nature de ce remède, et ce qui était exigé de ceux qui voulaient participer à la grâce et aux espérances de la gloire éternelle.

En écoutant, élia pleurait encore; mais ses larmes étaient plus douces que celles qu'elle avait versées jusque-là. Alda, s'apercevant de l'effet que ses paroles avaient produit sur la jeune Romaine, espéra que ses afflictions présentes lui avaient été envoyées dans des vues de miséricorde, et que ce chemin épineux pourrait la conduire de l'erreur et des superstitions païennes aux vérités du christianisme et au salut éternel.

Vers le matin, l'état de Marcus Lélius empira visiblement, et il devint évident, pour Alda aussi bien que pour sa fille désolée, que son dernier moment approchait. Cependant il se rattachait à la vie avec une effrayante ténacité, et il exprimait tant de crainte et d'horreur à la pensée de la mort, que Lélia, malgré sa douleur, ne put s'empêcher de dire: “Vous avez toujours été un vaillant homme dans les combats, mon père; d'où vient que vous êtes si abattu par la crainte de la mort?

—Parce que c'est une guerre nouvelle, inconnue, répliqua-t-il, une bataille où la valeur est inutile, et pour laquelle mon bras est désarmé.

—Oh! écoutez Alda, mon père, et elle vous dira tout ce qui peut vous donner de l'espoir et des consolations.”

Le Romain tourna vers la jeune Bretonne des yeux ternes et voilés, avec un regard de doute et de désespoir.

“Parle, Alda, parle, mon père t'écoutera maintenant, s'écria Lélia; oh! parle-lui du pardon et de la paix que le Dieu des chrétiens promet à ceux qui se confient en lui.

—Ah! dit Marcus Lélius avec un cri de terreur, veux-tu accroître mon désespoir en me parlant du Dieu des chrétiens dans un moment comme celui-ci? Ne voudra-t-il pas venger les souffrances de son peuple sur moi, qui ai été un de ses plus sanguinaires persécuteurs? Ne m'interromps pas, Lélia; je sais tout ce que tu me dirais, car j'ai entendu tout ce qui s'est passé entre toi et la jeune fille bretonne pendant cette affreuse nuit; je suis convaincu que le Dieu que servent les chrétiens est le seul vrai Dieu, et que ceux que nous avons adorés ne sont que de misérables idoles.

—Eh bien donc, prenez courage, Marcus Lélius, dit Alda; car si vos yeux sont réellement ouverts à la lumière de la vérité, tout ira bien pour vous, puisqu'il est écrit: “Celui qui croit au Seigneur Jésus sera sauvé.”

—Je crois, en vérité, dit Marcus Lélius d'une voix creuse et entrecoupée, mais mon désespoir s'en accroît; je vois, mais trop tard. Ma mémoire me reporte aux scènes sanglantes de l'amphithéâtre, et le souvenir de mille crimes se lève devant moi. Le plus lourd de tous, mes persécutions des chrétiens innocents, pèse sur mon âme près de se séparer de mon corps.”

Lélia se jeta sur la terre en poussant des sanglots remplis de mortelles angoisses.

“Oh! que ne puis-je trouver pour vous des paroles de paix! dit Alda, frappée d'horreur, à l'infortuné mourant.

—La paix! répéta-t-il, la paix! ne vous jouez pas de moi avec ce mot; mais donnez-moi un jour, une heure de vie, continua-t-il avec une effrayante véhémence. Que peuvent deux simples filles pour me secourir dans cette crise périlleuse de mon existence? Si du moins un médecin était près de moi pour m'administrer quelque remède qui pût assoupir la fièvre et étancher la soif brûlante qui me dévore, ou pour panser mes blessures enflammées, peut-être pourrais-je guérir. Ah! il est cruel de mourir faute de secours!

—O Alda, dit Lélia, n'y a-t-il aucune possibilité de procurer quelques remèdes à mon malheureux père?”

Alda pensa alors qu'il ne serait pas impossible de trouver parmi les chrétiens de la colonie quelqu'un qui pratiquât l'art de guérir. Le père et la fille saisirent avec empressement cette lueur d'espérance, et Lélia supplia ardemment Alda de se hâter, afin d'obtenir de prompts secours pour son père.

“J'irai, puisque vous le désirez, dit Alda; mais, ô Lélia, préparez-vous à tout ce qu'il y a de plus fâcheux, et ne placez pas votre confiance dans l'assistance des hommes.”

CHAPITRE XIII

Ne crains pas, pauvre vaisseau battu par la tempête sur l'océan agité de la vie: l'espoir te reste au milieu de l'orage,—le port de la miséricorde qui s'offre à ta vue,—une arche de salut pour ceux qui sont perdus comme toi.

L'aurore avait paru; mais le soleil n'était pas encore levé, lorsque la jeune Bretonne se mit en marche pour se rendre à la mission des chrétiens de la montagne. L'air piquant et léger du matin la rafraîchit et lui fit du bien, après la nuit d'insomnie et d'agitation qu'elle avait passée près de lit d'agonie du misérable Marcus Lélius.

Marchant avec toute la promptitude que pouvaient lui donner la force de la jeunesse et l'énergie du coeur, elle arriva à la petite colonie avant que le service divin fût commencé, et reçut un accueil paternel d'Aurélius, le pasteur du troupeau chrétien. Aussitôt qu'il eut appris le sujet de sa visite, il consentit avec empressement à l'accompagner pour offrir au mourant tous les secours qui étaient en son pouvoir.

Alda ne s'arrêta, pour se reposer et se rafraîchir, qu'autant de temps qu'il en fallut à Aurélius pour préparer à la hâte les médicaments qu'il jugea propres à soulager le blessé, et ils se dirigèrent vers la vallée, pressant le pas avec toute la vivacité que requérait l'urgence de la situation.

Le chemin était long et fatigant pour le vieillard, et, voyant qu'il lui était impossible de marcher assez vite pour satisfaire l'impatience de sa jeune compagne, pressée de soulager l'inquiétude avec laquelle ses malheureux hôtes devaient compter les heures de son absence, il l'engagea à se hâter de les rejoindre; il connaissait si bien tous les détours et les passages de la montagne, qu'il lui suffisait qu'elle indiquât la situation de sa cabane et les principaux points de la vallée dans laquelle elle était située, pour qu'il fût sûr de la trouver. Alda, enchantée de n'être plus retenue, s'élança en avant avec la légèreté d'une biche, et ne s'arrêta plus jusqu'à ce qu'elle eût atteint le seuil de sa demeure. Elle ouvrit la porte avec précaution, dans la pensée que l'un ou l'autre des deux infortunés qu'elle y avait laissés accablés de souffrances et de fatigue, aurait pu obtenir un court intervalle de sommeil qu'elle n'aurait pas voulu troubler.

Mais le rayon de soleil que l'ouverture de la porte laissa pénétrer dans la chaumière éclaira les traits pâles de Lélia, qui était assise sans mouvement sur la terre, les mains jointes, les cheveux en désordre, les yeux gonflés et arides, mais secs, après avoir répandu tant de larmes, qu'il ne leur en restait plus à verser. Elle soutenait sur ses genoux la tête de son père, qui désormais ne devait plus se soutenir elle-même.

Lélia jeta un cri étouffé lorsque le chaud et brillant rayon, éclairant le visage de celui qui n'était plus, révéla l'affreux changement de ses traits, et elle pressa ses mains sur son front, comme si elle eût voulu dérober pour toujours à la lumière ses yeux épuisés de larmes.

Alda s'approcha d'elle avec la plus tendre compassion, prit sa main humide et froide, et lui adressa la parole avec la douce voix de la sympathie. Pendant quelques minutes Lélia parut s'apercevoir à peine de sa présence, ou la regarda d'un air vague et incertain, comme si elle cherchait à la reconnaître; enfin on la vit sortir tout à coup de cet égarement, et elle s'écria: “Vous voilà donc revenue; mais c'est trop tard, car il n'est plus. Le dernier lien qui m'attachât à la terre est rompu; je reste seule et désolée.

—Ne parle pas ainsi, Lélia, lui dit Alda tendrement; car tu as en moi une soeur, une soeur qui aussi a connu l'infortune et qui en a été accablée; qui a senti tout ce que tu sens, et qui cependant a appris à bénir la main toute-puissante qui la châtiait, et à dire : Il est heureux pour moi d'avoir été affligée; car, avant d'être éprouvée, je marchais dans le mauvais chemin. Ne te désole donc pas comme celui qui est sans espérance; car tu as un autre père, un Père céleste qui ne t'abandonnera pas si tu t'adresses à lui dans ta douleur. Aimons-nous donc comme il nous a aimées, et unissons-nous pour le servir.”

En prononçant ces paroles, la jeune Bretonne tendait les bras à son ancienne ennemie; Lélia s'y précipita, oubliant tout ce qui s'était passé entre elles, et elle pleura librement sur son sein.

Alda, l'entourant de ses bras, mêla ses larmes aux siennes, et à compter de ce moment ces deux coeurs, jusque-là si éloignés l'un de l'autre, oublièrent toute distinction de rang, toute animosité nationale, tous les sentiments d'orgueil, tous les préjugés qui les avaient mutuellement enflammés de haine et de colère, et elles devinrent réellement comme deux soeurs. Jamais les liens du sang ne cimentèrent une amitié plus solide et plus vraie que celle qui se forma entre elles; car Lélia, qui détestait sincèrement ses cruautés et sa tyrannie envers Alda, l'aimait en proportion du mal qu'elle lui avait fait et du bien qu'elle avait reçu d'elle; tandis qu'Alda, reconnaissant dans toute son étendue la vérité de cet axiome divin, qu'il est plus doux de donner que de recevoir, l'aimait d'autant plus qu'elle lui avait pardonné davantage.

Mais la jeune Romaine devint pour Alda l'objet d'un intérêt encore plus tendre et plus dévoué; une fièvre violente et dangereuse la saisit le soir même du jour où elles avaient rendu les derniers devoirs à son père, assistées par Aurélius, qui resta avec elles pour leur prêter secours dans cette triste circonstance. Il prolongea ensuite son séjour auprès d'elles pour aider Alda à soigner la pauvre Lélia, et tâcher d'arrêter les progrès d'une maladie qui la réduisit à la plus extrême faiblesse, et la conduisit au bord du tombeau.

Cependant la jeunesse, secondée par les tendres soins d'Alda et les connaissances médicales d'Aurélius, surmonta la violence du mal, et Lélia marcha peu à peu vers la convalescence. Aurélius retourna près de son troupeau, dont il avait été plusieurs jours éloigné; mais il promit de revenir bientôt pour visiter les deux jeunes filles, dont la position lui inspirait une vive sollicitude.

A partir de la maladie de Lélia, sa douleur parut avoir entièrement changé de caractère. Elle avait cessé de pleurer, elle ne proférait aucune plainte, et elle évitait soigneusement toute allusion à ses infortunes passées; en sorte d'Alda aurait pu la croire entièrement résignée à son sort, si l'accablement et la langueur qui se montraient invariablement dans son extérieur et dans ses manières n'eussent révélé une souffrance intérieure plus grande que les paroles ne pouvaient l'exprimer.

Si la maladie du corps avait cédé, celle de l'âme subsistait dans toute sa force. Alda essayait par tous les moyens qui étaient en son pouvoir de dissiper cette profonde mélancolie: mais le triste sourire avec lequel Lélia recevait ces témoignages d'attention et cherchait à l'en remercier était si languissant, si peu naturel, qu'Alda aurait préféré la voir donner un libre cours à ses larmes.

Lélia avait aussi une sortir d'éloignement pour tous les exercices nécessaires au rétablissement de sa santé. Alda s'en inquiétait, et, par un des plus beaux jours du printemps, elle supplia sa triste compagne d'essayer de l'influence que pourraient avoir sur elle le soleil du matin et les brises de la montagne. Lélia se rendit à ses désirs comme par obéissance, et avec un regard qui disait assez combien elle était devenue indifférente à toutes choses.

Alda, au contraire, qui avait souffert de sa longue retraite et des nuits passées au chevet de la jeune Romaine, se sentit ranimée par le souffle d'un air frais et pur, et par les doux rayons du soleil levant, qui égayaient tout le paysage. Pour elle, l'ondulation des vertes forêts qui étaient à ses pieds, le joyeux chant des oiseaux, le vol du léger papillon et le bourdonnement des abeilles sauvages étaient des sensations remplies de délices, qui la reportaient en esprit vers sa terre natale et les scènes les plus chères de son enfance.

Quelquefois elle s'arrêtait pour cueillir les renoncules de la montagne et les autres fleurs semées sous ses pas, avec le même sentiment de plaisir qu'elle avait trouvé, étant petite fille, à faire des bouquets de primeroses, de violettes et de roses sauvages dans sa Bretagne.

Ce ne fut pas sans surprise que la jeune patricienne, qui avait été élevés au sein du luxe et des richesses, et ne s'était jamais formé l'idée d'un bonheur qui ne prît pas sa source dans l'ambition, le faste ou la volupté, vit la simple et jeune enfant de la nature trouver tant de jouissances à cueillir une poignée de fleurs sauvages; tandis qu'elle réfléchissait silencieusement sur un fait si nouveau pour elle, la jeune Bretonne poussa un cri de joie, car elle venait de découvrir une touffe de violettes, et, saisissant une des modestes fleurs, elle s'écria: “Petite fleur de mon pays, es-tu donc comme moi habitante d'une terre étrangère!”

Il y avait des transports dans le ton et le regard d'Alda; mais l'instant d'après ses yeux se mouillèrent de pleurs, et la fleur fut bientôt humectée de ses larmes. Alors cependant, comme si elle eût été honteuse de son émotion, elle se hâta d'essuyer les gouttes brillantes qui tombaient de ses longs cils; et, s'apercevant que Lélia paraissait fatiguée, elle la conduisit vers un petit tertre couvert de mousse, sous l'ombre épaisse d'un grand marronnier. Là elle la fit asseoir, puis, se plaçant à ses pieds, se mit à tresser des guirlandes de fleurs sauvages pour l'amuser, et essaya de dissiper sa mélancolie par une conversation vive et enjouée.

Mais ce n'était pas ce qui convenait à la situation de Lélia, ni à la disposition de son âme; la jeune Bretonne, qu'elle aimait, était pour elle à la fois un objet d'intérêt et de curiosité, et elle la pria, non sans quelque émotion, de lui raconter son histoire tout entière, avec les détails de sa fuite. Alda hésita pendant quelque instants, car sa délicatesse naturelle lui disait qu'il y avait dans ce récit bien des choses qui devaient nécessairement être pénibles pour Lélia; mais celle-ci insistant, elle crut devoir la satisfaire.

Lélia fut très-touchée de la relation simple et pathétique de la jeune Bretonne, et quand elle fut terminée, elle lui demanda s'il était vraiment possible qu'elle lui pardonnât toutes les injures et les mauvais traitements qu'elle avait reçus d'elle.

“Je voudrais, Lélia, que le souvenir de toutes ces choses fût aussi complétement effacé de ton esprit que tout ressentiment est maintenant loin de mon coeur,” répondit Alda en lui pressant tendrement la main.

Lélia, profondément touchée de la généreuse conduite d'Alda, lui révéla à son tour la cause secrète de ses propres chagrins.

“Oh! que ne pouvez-vous apercevoir la main de Dieu dans cette affliction qui pèse si douloureusement sur votre coeur rebelle, ma fille!” dit Aurélius, qui venait d'arriver, et qui avait involontairement entendu assez de la conversation pour comprendre la nature des peines de Lélia. Celle-ci, confuse, baissa les yeux vers la terre, et continua de pleurer en silence.

Le vieillard s'assit auprès d'elle, et, lui prenant la main, il lui dit: “Vous vous affligez maintenant, et vous refusez d'être consolée pour la perte de ce qui vous a été enlevé par votre Père céleste dans sa sagesse et sa miséricorde. Croyez-moi, mon enfant, le temps viendra où vous reconnaîtrez le peu de valeur de ce que vous pleurez maintenant, de ce qui ne pouvait jamais satisfaire les désirs d'un esprit immortel.” Alors, voyant qu'elle était trop péniblement agitée pour supporter une plus longue allusion à la cause de sa douleur, il tira de son sein le livre sacré des saintes Ecritures, et commença à lire quelques-unes des belles histoires qu'il contient, pour distraire Lélia de la vaine et triste pensée de ses propres chagrins, et en même temps pour instruire les deux jeunes filles sur ces pieux sujets; car Alda ne possédait aucun livre, et, quand elle en aurait eu, elle n'aurait pas encore su les comprendre. Toutes ses connaissances générales de l'histoire sainte venaient des instructions orales qu'elle avait reçues de Susanne; elle savait par coeur une partie de l'Ancien Testament et des Evangiles, et en répétait souvent des passages à haute voix; quant à Lélia, elle avait tout à apprendre sur ce sujet.

Les deux jeunes personnes écoutaient avec le plus vif intérêt les morceaux qu'Aurélius choisissait pour les instruire. Quand il en vint à lire, depuis le commencement jusqu'à la fin, la belle et pathétique histoire de Joseph et de ses frères, toutes les deux pleurèrent à chaudes larmes, principalement à cet endroit où Joseph, avec cette bonté touchante et vraiment angélique envers ses frères coupables et repentants, leur dit, pour soulager le poids de leurs remords: “Maintenant ne soyez pas affligés, ne vous faites pas de reproches de m'avoir fait venir ici; car Dieu m'a envoyé devant vous pour vous sauver la vie.” Alors Alda, animée d'un sentiment semblable, attira vers elle la triste Lélia, et, appuyant sa main sur son épaule, baisa sa joue pâle et humide de larmes en lui disant: “N'en est-il pas de même entre nous, ma soeur? Je t'en prie donc, ne pleure plus, et cesse de t'accuser de ce qui est arrivé dans le passé.”

Lélia ne répondit que par ses pleurs; mais Aurélius s'aperçut ave joie que l'histoire avait produit l'effet désiré en touchant une corde sensible dans son âme, et en faisant jaillir la source qui paraissait tarie au fond de son triste coeur.

Quand Aurélius eut terminé l'histoire de Joseph, il continua d'expliquer à Lélia, comme ressortant des saintes Ecritures, les consolantes doctrines de la foi chrétienne, et lui fit connaître les conditions auxquelles la rémission des péchés et le bonheur éternel étaient promis aux hommes.

Lélia, devant qui toute perspective des joies de la terre avait fui pour toujours, sentait un nouvel et tremblant espoir naître dans son coeur en écoutant les paroles du vénérable ambassadeur de paix. Les plaisirs avaient été l'unique affaire de sa vie, et le bonheur son seul but; mais elle avait cru le trouver où il n'était pas; c'était une recherche sans fruit, commencée dans la folie et terminée dans le désespoir.

Elle avait bu à la coupe de l'ambition et des grandeurs mondaines, et, quoiqu'elle lui eût paru douce au goût, le breuvage était devenu bien amer. Puissance, luxe, richesse, quoique bien jeune, elle avait joui de tout cela; cependant elle ne trouvait aucune satisfaction à se rappeler le passé; et même, quand ces biens étaient en sa possession, elle avait été souvent sur le point de s'écrier comme le royal prophète: “Tout cela n'est que vanité et affliction d'esprit!”

Fatiguée, accablée de cette inquiétude qui est l'ennemie mortelle de l'âme, oppressée par la douleur qui donne la mort, elle voyait pour la première fois l'aurore de cette lumière à la clarté de laquelle elle pouvait trouver le chemin qui conduit à un meilleur héritage, et elle la salua comme le phare qui allait enfin guider sa barque battue par la tempête vers le port où elle devait trouver la paix.

Un calme semblable à celui qui se répand sur les flots agités après qu'ils ont été longtemps poussés par la violence tyrannique des vents succéda à la sombre tristesse qui consumait le coeur de la jeune Romaine. Elle se résigna aux volontés de son Père céleste, car elle se réfugiait au pied de la croix, et là elle trouva le repos et la tranquillité que le monde ne peut jamais donner.

Il lui tardait d'être admise par le baptême dans le sein de l'Eglise catholique; mais, comme sa santé n'était pas assez bien rétablie pour qu'elle pût entreprendre le petit trajet du vallon où était établie la colonie chrétienne, Aurélius lui imposa une préparation de quelques jours de plus. Pendant ce temps-là il visita souvent les deux jeunes amies, afin de terminer l'instruction de Lélia.

Ce furent pour eux tous des jours de sainte joie et de sérénité. Mainos, le chef breton, qui avait abandonné sa vie de brigandages, se joignit à eux; il écoutait avec un vif intérêt de la bouche d'Aurélius les vérités qu'Alda avait tant essayé de lui faire connaître, et enfin il lui donna tout le bonheur auquel elle pouvait aspirer, en lui annonçant qu'il se convertissait à la foi chrétienne et qu'il désirait recevoir le baptême. Aurélius fixa pour cette cérémonie le dimanche suivant, qui était le jour où Lélia devait être admise dans le sein de l'Eglise visible de Jésus-Christ.

CHAPITRE XIV

Forts dans le nom de notre grand Rédempteur, ils portaient la croix, méprisaient la honte, et, comme leur divin Maître ici-bas, luttaient avec le danger, les douleurs, la misère et la crainte, sous quelque forme qu'on voulût la leur inspirer.

(MONTGOMMERY.)

Le soleil se levait avec une splendeur sans égale, quand, le dimanche, Alda, le coeur inondé d'un saint zèle, accompagna les deux prosélytes à l'assemblée générale des chrétiens dans le vallon de la montagne, et assista à leur baptême dans des sentiments semblables à ceux des anges de Dieu quand ils voient une âme immortelle délivrée des liens de Satan et du péché, et arrachée à l'enfer comme au feu une branche enflammée.

Les monts et les vallées retentissaient encore de l'hymen baptismale, quand un bruit sinistre et plein d'horreur interrompit le chant sacré, et changea pour plusieurs les sentiments d'extase en une émotion de trouble et de crainte; car des cris et ces mots effrayants: “Les païens! les païens viennent vers nous!” sortirent de la bouche de ceux qui n'étaient pas assez absorbés dans leur dévotion pour être insensibles au danger qui se présentait à l'heure où ils y pensaient le moins. L'instant d'après, la plus grande partie de l'assemblée était dispersée dans les collines comme un troupeau qui n'a plus de berger, cédant à cette impulsion de la fragilité humaine qui poussa les apôtres effrayés à chercher leur salut dans la fuite quand ils virent leur divin Maître entre les mains de ses barbares ennemis.

Mais il y en eut d'autres qui soutinrent noblement l'épreuve, et attendirent avec calme l'approche des soldats romains. Aurélius demeura debout près du grossier autel de pierre sur lequel il venait de consacrer les hosties de la communion.

Lélia et Mainos, revêtus de la robe blanche des néophytes qu'ils venaient de prendre, restèrent immobiles agenouillés à ses pieds, tandis qu'Alda avec quelques autres chrétiens dévoués, connaissant le danger, mais parfaitement étrangers à ses terreurs, se tenaient debout à côté d'eux, dans un maintien plein de résolution et d'une pieuse résignation à la volonté de Dieu.

Ils formaient un groupe qui eût pu offrir un digne sujet au pinceau de Salvator Rosa, quand le centurion romain posa ses mains sacrilèges sur le vénérable prêtre. A cette vue, le chef breton nouvellement baptisé, oubliant qu'il venait de se couvrir de la blanche robe de la paix, s'élança vivement de son humble posture, arracha l'épée de la main de l'un des soldats, et, avant qu'Aurélius lui-même pût soupçonner son dessein, étendit mort à ses pieds le centurion qui avait commis cet outrage envers sa personne sacrée. Puis il se plaça fièrement devant l'autel, pour le défendre de toute insulte de la part des soldats idolâtres.

“Laisse-là ton épée, mon fils, s'écria Aurélius; ne sais-tu pas qu'il est défendu aux serviteurs du Christ de repousser la violence par la violence?”

Mais le vaillant Breton, sourd à ces remontrances, distribuait ses terribles coups à droite et à gauche avec une main si sûre et une fureur si déterminée, que les assaillants, ne s'attendant pas à une telle résistance, restèrent un instant paralysés devant sa redoutable épée. Cependant sa valeur ne pouvait suffire contre le nombre toujours croissant de ses adversaires, et tous, se précipitant sur lui, l'étendirent dans la poussière au pied de l'autel qu'il s'était vainement efforcé de défendre.

Son sang rejaillit sur la robe blanche de la jeune néophyte qui venait de recevoir avec lui le baptême, et qui tomba presque évanouie sur le sein d'Alda.

“Courage, ma soeur!” dit la jeune Bretonne, quoique ses joues fussent devenues aussi pâles que celles de Lélia à la vue des coups qui avaient frappé son compatriote et son ami, “courage! ce sont là les périls auxquels nous sommes tous appelés par le baptême.

—Il est naturel à la faiblesse d'une femme de reculer en frémissant devant le sang répandu en sa présence, dit Lélia en montrant les taches qui parsemaient son vêtement; si ce sang eût été le mien, Alda, je t'assure que tu ne m'aurais pas vue défaillir. Non; je crois plutôt que j'aurais béni le Seigneur d'avoir abrégé les jours de mon douloureux pèlerinage.”

Les cruels soldats entourèrent alors leurs victimes sans défense, les lièrent avec des cordes, les attachant deux à deux, non sans un grand nombre de brutales insultes, et les obligèrent de se mettre en route pour Rome.

Lélia, que sa maladie récente et la délicatesse avec laquelle elle avait été élevée rendaient presque incapable de supporter la fatigue de ce voyage, souffrit beaucoup; mais elle souffrit en silence, et s'efforça de surmonter la faiblesse du corps avec un courage qu'on pourrait dire héroïque, en considérant qu'elle n'avait été accoutumée à aucune sorte de travaux et de privations.

Alda lui parlait, la soutenait, l'encourageait avec la plus grande tendresse, et quelquefois supportait pendant plusieurs milles le poids de son corps défaillant.

A la fin, le commandant des soldats romains accorda à tous un court intervalle de repos, non par aucun sentiment de compassion envers ses prisonniers épuisés de fatigue et de faim, mais parce que lui-même et ses compagnons éprouvaient l'incommodité de cette marche dans les sentiers raboteux des montagnes, à l'ardeur du soleil de midi, et par une chaleur rare à cette époque de l'année.

La halte eut lieu dans un des plus charmants bosquets de Tusculum, sur les bords d'un ruisseau limpide, dont les eaux murmurantes répandaient alentour une délicieuse fraîcheur. On permit aux prisonniers d'étancher leur soif brûlante avec quelques gorgées de cette eau bienfaisante, et Alda obtint d'un des soldats plus humain que ses camarades, qu'il en remplît son casque pour qu'elle pût baigner le visage et les mains de sa compagne épuisée, qui venait de s'évanouir sur son sein.

Cependant un repos de deux heures ranima Lélia, et elle fut une des premières à se lever pour obéir au signal qui fut donné de se remettre en route. Se tournant vers Alda, qui l'observait avec inquiétude, elle lui dit: “Ne crains pas que je faiblisse quand le moment viendra; je voudrais qu'il fût déjà venu. Mais il y a un passage entre celui-ci et la mort, auquel je ne puis penser sans une véritable agonie: c'est notre entrée publique à Rome. Cette torture, la plus cruelle et la plus amère, nous allons bientôt l'endurer. O Alda, pense à la honte d'être exposées aux regards et aux insultes des grossiers plébéiens! et plus que cela, bien plus, d'être regardées avec un insolent dédain par les patriciens sans coeur qui affectaient autrefois tant d'amitié pour mon père et pour moi, et qui, à l'heure de notre adversité, nous ont froidement abandonnés à notre sort, ou se sont réjouis de notre chute!

—Est-il possible, Lélia, que leurs sentiments ou leurs regards puissent te faire éprouver un seul moment de trouble? dit Alda avec surprise.

—Oh! mais entrer dans l'orgueilleuse ville où je suis si connue, enchaînée et traînée comme une criminelle! reprit Lélia avec un mouvement d'horreur.

—Ah! Lélia, souviens-toi de Celui qui, pour l'amour de toi, est monté sur la croix en méprisant la honte qui y était attachée, et ne recule pas devant les légères épreuves auxquelles tu es appelée; ne souffre pas que de semblables pensées viennent obscurcir la sérénité de ton âme. Que peut être à tes yeux, ma soeur, ce monde que tu es si près de quitter pour toujours? et pourquoi regarder en arrière après avoir contemplé l'avenir, ou te laisser troubler par les mépris de cet aveugle et misérable peuple de Rome, qui, s'il te voyait telle que tu es réellement, t'envierait la glorieuse destinée qui t'attend?

—Je gémis sur ma propre faiblesse, reprit Lélia, et je demande à Dieu de pouvoir surmonter la lâche pusillanimité qui me fait trembler, non devant la perspective de la mort, mais à l'approche de cette entrée dans Rome, où je serai donnée en spectacle à tous.

—Et moi, je suis entrée dans Rome autrefois pour y être donnée en spectacle à tous, marchant enchaînée à côté de mon père mourant et accablé de douleur, et ornant le triomphe d'un de vos généraux! dit Alda, pâlissant à ce souvenir. Aujourd'hui j'y reviendrai, encore prisonnière, exposée à tous les regards et aussi en triomphe; car je vais obtenir la haute récompense qui m'a été promise, la glorieuse couronne du martyre, et je marcherai dans les rues de la ville souveraine avec le pas superbe d'un vainqueur.”

En prononçant ces dernières paroles, le beau visage d'Alda s'illumine d'un brûlant enthousiasme; et Lélia, animée de la même ardeur, s'écria: “O Alda, comment mes pensées délirantes pourraient-elles s'égarer, ou s'abaisser vers la terre, quand nous avons en vue le but sublime vers lequel nous courons toutes deux!”

Des sentiments tumultueux et divers agitaient le coeur de la jeune Bretonne quand elle approcha des murs de la cité impériale, et elle se disait: Combien peu je pensais, quand je quittai cette ville en fugitive, le coeur gonflé de haine et d'indignation contre ma hautaine maîtresse, dont les mauvais traitements me faisaient fuir jusque dans le repaire des voleurs et des bêtes féroces de la forêt, que nous y reviendrions compagnes et amies, aspirant à l'héritage de la même gloire, pour être unies dans les tortures et dans la mort, comme martyres de la seule vraie foi!

Pendant ce temps Lélia s'était entièrement remise, et avait repris, non pas cette apparence forcée de calme et de tranquillité, résultat des efforts de l'orgueil, mais cette intime et profonde sérénité qui procède d'une complète résignation à la volonté de Dieu, et ce fut dans ces sentiments qu'elle s'approcha de Rome, toute disposée à subir les épreuves qui l'attendaient.

Vers le soir, les prisonniers entrèrent dans la cité impériale, dont les rues étaient encombrées d'une foule de gens de tout état. Les plébéiens, délivrés des travaux et des affaires de la journée, retournaient chez eux ou s'arrêtaient en groupes oisifs pour s'entretenir des nouvelles et s'amuser des caquetages de la ville; et les patriciens, les courtisans et les sénateurs sortaient de chez eux pour chercher quelque amusement, impatients de tuer le temps dans les plaisirs ou de noyer la pensée dans l'intempérance.

Les malheureux prisonniers étaient pour eux un objet d'impitoyable curiosité. Une foule empressée s'assemblait pour arrêter leur marche, les insulter par leurs insolents regards et leurs plaisanteries grossières; et il était évident que tous se réjouissaient à l'avance du barbare plaisir qui les attendait en voyant les victimes expirer dans les tortures au milieu de l'amphithéâtre ensanglanté.

Pour la jeune Romaine, si noblement née, si splendidement élevée, cette épreuve fut, comme elle l'avait prévu, un terrible débordement de la coupe d'amertume; mais elle était condamnée à la boire jusqu'à la lie avant que son châtiment fût complet.

Plus d'une fois elle endura la mortification de se voir reconnue pour la fille du traître proscrit Marcus Lélius par quelques-uns des complices envieux ou des implacables ennemis de ce dernier; ils associaient alors aux noms du père et de la fille des épithètes qui dans d'autres temps eussent excité sa colère et l'eussent portée jusqu'à la fureur. Mais elle était devenue capable de les supporter patiemment, et elle entendait en ce moment avec plus de chagrin que de dépit les insultes de ses perfides amis ou de ses cruels ennemis.

Comme les prisonniers approchaient du temps de Junon, leur marche fut arrêtée par un concours de gens qui s'étaient rassemblés pour regarder deux jeunes époux qui, au milieu d'un magnifique cortége, descendaient les marches du portique, précédés des prêtres, des augures, des musiciens et des porteurs de torches, et accompagnés d'une longue suite de nobles dames et d'hommes du plus haut rang et de la plus grande considération à la cour impériale.

La libéralité des dons que le marié répandait parmi le peuple était accueillie avec de si fortes acclamations, que son nom, répété par tous les échos des sept collines de Rome, parvint aux oreilles des prisonniers chrétiens, qui étaient sur le lieu même. Pour tous, à l'exception d'une seule personne, c'était chose complétement indifférente; mais il retentit comme le glas de la mort à l'oreille de la malheureuse fille de Marcus Lélius. Cependant, pouvant à peine croire ce qu'elle entendait, elle jeta un regard rapide et égaré sur le cortége, et reconnut dans le marié son propre fiancé, Quintus Flavius.

L'instant d'après le cortége nuptial, avec ses torches éclatantes et sa bruyante musique, avait disparu comme un songe de la nuit, et Lélia reçut l'ordre d'avancer; car elle s'était arrêtée et restait immobile, les yeux fixés sur le portique alors silencieux du temple.

C'en est fait, se dit-elle, oui, le dernier lien qui m'attachât au monde est brisé. Aurélius avait raison quand il m'assurait que le temps n'était pas éloigné où je serais convaincue de l'indignité de l'objet auquel je m'attachais avec une aveugle tendresse. Ce coup imprévu a été dirigé par la divine miséricorde; autrement j'aurais regardé en arrière, et peut-être aurais-je hésité sur le seuil de l'éternité. Mais maintenant, Alda, ma douce compagne, ma soeur et mon amie, je suivrai joyeusement ta marche vers le ciel; car j'ai vu les déceptions et la vanité des choses de ce monde, et je veux me reposer de ses pénibles émotions et de ses inutiles combats.

CHAPITRE XV

Cortége heureux des saints martyrs, lève-toi! porte tes yeux vers le ciel, ta patrie; vois le trône d'or qui t'est promis, la palme du vainqueur, l'immortelle couronne!

(DOLE.)

Les captifs chrétiens furent jetés dans le cachot d'une des prisons destinées à recevoir les plus abjects et les plus infâmes criminels. Pour eux, qui ne regardaient les heures qui allaient s'écouler entre l'instant présent et l'éternité que comme un orageux mais court passage d'un séjour de misères à la splendeur des clartés éternelles, le lieu dans lequel s'écoulait cette période transitoire était de bien peu d'importance; et, comme ils employèrent la plus grande partie de la nuit à des exercices de dévotion, la lugubre prison fut convertie pour un moment en un temple du Dieu vivant.

Vers le matin, Aurélius engagea son petit troupeau à tâcher d'obtenir une heure de sommeil, afin de fortifier leurs corps pour la terrible épreuve qu'ils avaient à subir.

La jeune et ardente Bretonne était dans une trop grande exaltation pour qu'il lui fût possible de prendre aucun repos; elle resta absorbée dans une extase de hautes et célestes méditations, tandis que Lélia, accablée par l'excès de la fatigue et par les pénibles agitations de son âme, était tombée sur la pierre froide du cachot, et, la tête appuyée sur les genoux d'Alda, dormait profondément.

Aurélius, qui, comme Alda, avait passé la nuit sans fermer les yeux, éveilla ses compagnons avant le second chant du coq; mais, observant avec compassion les traces croissantes de la souffrance sur le visage de la jeune Romaine, au moment où ses traits étaient éclairés par les premiers rayons du soleil levant, et la pâleur mortelle répandue sur ses joues, il ne voulut pas permettre qu'on troublât le profond repos dans lequel elle était ensevelie. Elle ne se réveilla donc que lorsque ses compagnons de captivité, ayant terminé leurs actes d'adoration et de prières, entonnèrent l'hymne suivant:

   Tu peux, Seigneur, apporter le baume de l'espérance
   Aux coeurs brisés par la douleur,
   Et la foi, guidée par tes lumières,
   Ouvre ses ailes et prend son essor vers le Ciel.

   Tu peux, de ton sourire,
   Eclairer le plus noir cachot,
   Et faire éclore la rose
   Dans le plus aride désert.

   Tu peux verser sur le captif condamné à mort
   Les torrents d'une gloire intarissable,
   Et lui enseigner à franchir avec joie
   Le seuil redouté de la mort.

   Et maintenant nos âmes, réveillées,
   Se préparent à quitter le séjour d'ici-bas;
   Et, délivrées des soins et des maux de la terre,
   A voler vers toi, ô mon Dieu!

   Avec toi, Seigneur, sont la paix et la joie
   Et l'éternel repos;
   Et la béatitude, sans mélange d'aucune peine,
   Est le partage des bienheureux.

Lélia se leva précipitamment quand la mélodie sacrée cessa, semblant s'évanouir dans le ciel, et se jeta dans les bras d'Alda en s'écriant: “Alda, ma soeur, y sommes-nous déjà?

—Où, Lélia? demanda sa compagne en l'embrassant à son retour.

—Au ciel, Alda, sans doute; je rêvais dans ce moment même que le terrible combat était fini, et j'entendais les chants séraphiques des esprits bienheureux, auxquels sous semblions nous joindre tous.

—C'était un songe, jeune fille, qui se réalisera promptement pour vous et pour nous tous, dit Aurélius, à moins, et Dieu nous en préserve, qu'il ne se trouve quelqu'un parmi nous qui puisse faiblir en vue du ciel.

—Mon père, dit Lélia, unissons-nous tous, dans une ardente prière, à Celui de qui vient la force, pour que nous sachions tous souffrir jusqu'à la fin.” Et Aurélius commença une prière au Dieu de toute grâce, à laquelle se joignirent tous ceux qui étaient présents. Mais tandis que les condamnés chrétiens priaient avec ferveur, les pas précipités de la multitude et le roulement des chariots dans les rues qui étaient au-dessus de la prison, parvinrent à leurs oreilles jusqu'au fond du cachot, avec un bruit ressemblant, à cette distance, à celui des flots de la mer; dès lors ils furent avertis que l'heure était arrivée où ils allaient être appelés à la dernière et redoutable épreuve par laquelle ils devaient confesser leur foi.

La foule tumultueuse et agitée du peuple se portait avec empressement vers l'amphithéâtre, qui leur promettait pour ce jour-là les jouissances d'un spectacle encore plus attrayant pour leurs instincts dépravés et barbares que celui d'un combat de gladiateurs condamnés à s'entre-tuer au milieu de l'arène ensanglantée, et allait offrir une heure d'un amusement plus cruel et plus raffiné à ceux qui trouvaient leur bonheur dans les tourments et l'agonie de leurs semblables.

N'est-ce pas la pratique de ces atrocités qui attira enfin la vengeance du Ciel sur la coupable Rome, cette ville païenne et persécutrice, qui est désignée dans l'Apocalypse comme “une prostituée revêtue d'écarlate et assise sur ses sept collines, ivre du sang des martyrs.” C'est vraiment avec justice que le saint exilé de Patmos, au temps de qui ces abominations commencèrent, et qu'on peut dire avoir été témoin oculaire des cruelles persécutions de Néron contre les chrétiens, appliqua cette image à la ville impériale des Césars.

“Mes enfants, dit Aurélius à ses compagnons quand les portes du cachot s'ouvrirent pour donner passage aux soldats romains qui venaient les chercher pour les conduire à la mort, je dois vous avertir qu'une grande tentation sera placée aujourd'hui devant vous. Priez, afin de pouvoir résister aux piéges que vous tendront les ennemis de votre âme, et courir victorieusement pour remporter le prix qui vous attend au bout de la carrière; car on vous offrira la vie à la condition de commettre un acte d'idolâtrie.”

L'avertissement d'Aurélius aurait paru inutile à voir l'allégresse avec laquelle la troupe de condamnés s'avançait pour obéir à la sentence qui les vouait à la mort et à des tortures inouïes. Il n'y eut donc pas dans le cachot un seul retardataire; pas un regard ne se reporta en arrière quand ils s'avancèrent à travers les rues, encombrées par la foule, qui conduisaient à l'amphithéâtre.

Lorsqu'ils entrèrent sous le fatal portique, on leur offrit la vie, ainsi que l'avait annoncé Aurélius, à la condition, bien simple à remplir, de jeter une poignée d'encens dans le feu qui était allumé sur les autels des dieux de Rome; et au même moment on entendit, venant de l'intérieur de l'amphithéâtre, les cris barbares de la foule affamée du spectacle qui lui était promis.

“Les chrétiens aux lions! les chrétiens aux lions!” Telles étaient les paroles qui annonçaient pour la première fois aux victimes dévouées le genre de mort qui leur était destiné. Aurélius les entendit avec un sourire calme, et, repoussant d'un geste d'horreur l'encens qu'on lui présentait, il franchit d'un pas ferme les portes ouvertes de l'arène dans laquelle il devait subir son supplice. Son exemple fut suivi par ceux des condamnés qui lui succédaient immédiatement dans la file qui s'avançait, et alors on ferma subitement les portes, après avoir admis autant de victimes que les impitoyables spectateurs désiraient en voir exposées ensemble à la rage des bêtes féroces.

L'instant suivant, le morne silence qui avait suivi l'entrée des victimes fut rompu par de retentissants et épouvantables rugissements, auxquels se joignit un cri général poussé par les femmes qui composaient une partie des spectateurs, en voyant entrer les lions affamés. Les clameurs tumultueuses d'une joie féroce annoncèrent le moment où ils s'élançaient sur leur proie humaine; puis une seconde acclamation, suivie bientôt de l'ouverture des portes afin de donner entrée à de nouvelles victimes, fit connaître à ceux qui étaient dehors que l'oeuvre de la mort était accomplie. Six des captifs chrétiens avaient déjà scellé de leur sang leur profession de foi.

Alda et Lélia, comme les plus jeunes entre les prisonniers, fermaient la marche des six qui restaient, et virent avec un frémissement d'horreur les quatre qui auraient dû les précéder à travers les portes de l'arène fatale pâlir et chanceler quand on leur présenta l'alternative qui avait été si résolûment rejetée par Aurélius et ses compagnons de martyre; puis enfin, quand l'amphithéâtre retentit encore une fois de ce cri effrayant: “Les chrétiens aux lions!” d'une main tremblante et en détournant les yeux, jeter l'encens sur le feu qui brûlait devant les idoles, et racheter lâchement leur vie au pris d'une apostasie de leur Dieu.

Alda, le coeur palpitant d'inquiétude, jeta des yeux scrutateurs sur les traits altérés de sa pâle et languissante compagne, frémissant de la voir, elle aussi, fléchir devant cette redoutable épreuve; mais quand elle rencontra le regarde de haute et fixe résolution qui rayonnait dans les yeux noirs et mélancoliques de la jeune Romaine, alors élevés vers le ciel dans une fervente et silencieuse prière, elle se reprocha le doute qui avait traversé son esprit sur la fermeté de la foi de Lélia, qui, quoique d'une nature moins ardente et moins passionnée que la sienne, était cependant aussi forte et aussi courageuse.

“Alda, dit celle-ci, as-tu vu l'acte que ces malheureux ont commis?

—Oui, répondit Alda, et je prie Dieu de leur pardonner, et de nous préserver du malheur de céder à la même tentation; car vois, le moment est arrivé.”

En effet, on présentait l'encens aux deux jeunes amies; et le prêtre de Jupiter, touché de compassion en voyant leur beauté, leur jeunesse et la tendre union qui paraissait subsister entre elles, employa tous les sophismes de son éloquence pour les décider à échapper aux horreurs de la mort qui les attendait, en rendant un simple hommage à la statue de son dieu. Mais elles repoussèrent ses sollicitations avec une dignité calme, et entrèrent dans l'arène fatale sans témoigner aucune crainte.

Leur apparition fit naître un murmure d'admiration, presque de pitié, parmi les spectateurs qui encombraient les siéges de l'amphithéâtre. Le cruel empereur lui-même, en voyant l'héroïque fermeté avec laquelle ces deux jeunes vierges, si remarquablement belles, attendaient le sort épouvantable qui leur était destiné, se leva, et leur demanda si elles ne voulaient pas acheter leur délivrance en offrant à sa propre statue l'hommage d'adoration qu'elles avaient refusé à celles des dieux.

“Vain et présomptueux mortel, non!” répondirent en même temps les deux jeunes amies; et dans ce moment Lélia rencontra les yeux de Quintus Flavius, qui était avec sa nouvelle épouse parmi les spectateurs, pour jouir du spectacle de son martyre et de celui de ses compagnons. Quoique cette vue rappelât une rougeur passagère sur les joues décolorées de la jeune victime, elle n'eut pas le pouvoir d'ébranler la tranquille résolution avec laquelle elle se préparait à subir la dernière épreuve de sa vie, malgré toutes les terreurs dont elle était accompagnée. La foi avait donné à son âme des ailes qui l'élevaient vers le ciel; et si cet objet de sa tendresse, autrefois si chéri, occupa sa dernière pensée sur la terre, c'est parce que cette pensée fut une prière à son Père céleste pour qu'il lui plût d'ouvrir les yeux de Quintus Flavius à la connaissance de la vérité, et de lui pardonner le crime d'avoir assisté au sacrifice de sa fiancée.

Tous les yeux se tournèrent en ce moment sur les deux jeunes victimes; le signal avait été donné par le barbare empereur lui-même pour que les bêtes féroces fussent introduites dans l'arène déjà ensanglantée, et deux terribles lions s'élancèrent avec rage sur la scène en poussant des rugissements qui ébranlèrent l'amphithéâtre.

La jeune Bretonne jeta sur les animaux furieux un regard intrépide; puis, étendant les bras vers Lélia, elle s'écria: “Ne mourrons-nous pas ensemble, mon amie?”

Lélia tomba sur son sein, et cacha son visage dans les plis de son vêtement.

L'instant d'après le sang des deux martyres coulait en flots mêlés: ces deux jeunes vierges, autrefois implacables ennemies, expiraient dans les bras l'une de l'autre, unies par les liens de la plus tendre affection, et leurs âmes affranchies entraient au même moment dans cette joie éternelle que ne peut comprendre aucun entendement humain.

FIN

TOURS.—IMPRIMERIE MAME.

 
 
 

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